Une Nuit infinie
Eliot Schrefer
Un vaisseau spatial, deux astronautes. Ce roman de science-fiction va vous retourner le cerveau !
Le satellite de Saturne, Titan, est le plus proche corps cĂ©leste capable dâaccueillir la vie humaine.
23 janvier 2470. La Citoyenne X1, de la Compagnie Coloniale Cusk, est la premiÚre à y poser le pied.
Les deux derniers pays de la Terre, DimokratĂa et la FĂ©dĂ©ration, cĂ©lĂšbrent ensemble cet Ă©vĂ©nement.
Six semaines plus tard, la liaison avec le camp de base fondĂ© par lâastronaute Minerva Cusk est brusquement interrompue.
Le monde comprend alors que son plus grand espoir vient de sâĂ©teindre.
Deux ans plus tard, des rapports révÚlent que la balise de détresse de Minerva Cusk a été déclenchée manuellement.
Une opération de sauvetage est lancée.
Câest ici que commence cette histoire.
Ma mÚre ne répond pas quand je frappe à sa porte.
Ses pieds projettent des ombres dans le mince rai de lumiĂšre qui filtre sous la porte de sa chambre.
La voix de ma sĆur sâĂ©lĂšve Ă lâautre bout du couloir :
    â Ambrose, viens avec moi.
Le lit de Minerva est douillet et chaud. Je mây sens bien. Mais ce sont ses bras qui me rĂ©confortent le plus. Jâignorais combien jâavais besoin de son Ă©treinte.
Une fois mes pleurs taris, elle me chuchote :
â Aussi longtemps que je vivrai, quelquâun tâaimeraâŠ
Sa voix résonne sur une plage de sable rose : « Debout, Ambrose. Viens faire la course avec moi. »
    Lâinstant dâaprĂšs, Minerva est en train de se noyer. Ses bras frappent dĂ©sespĂ©rĂ©ment la surface de lâeau, en vain.
    Jâessaie de hurler, mais ma gorge est tellement sĂšche que je ne parviens pas Ă Ă©mettre le moindre son.
    Minerva nâa jamais eu besoin dâaide, pas une seule fois dans toute sa vie.
    Je nâarrive pas Ă ouvrir les yeux.
    Je ne suis pas lĂ oĂč je croyais ĂȘtre. De nouveau, jâessaie de crier, malgrĂ© le feu qui brĂ»le au fond de ma gorge. Jâarrive ! Je vais te sauver !
    Soudain, un fracas retentit. Deux objets en plastique dur sont entrĂ©s en collision. Sur lâinstant, le bruit est assourdissant, puis son Ă©cho sâĂ©vanouit peu Ă peu.
    Quand jâouvre les yeux, le monde ne semble pas avoir changé⊠sauf que je ne vois absolument rien.
    Suis-je aveugle ?
    Un tintement suivi dâun bourdonnement brise le silence.
    Non, je ne suis pas aveugle. Câest le noir absolu autour de moi.
    Une lumiĂšre violette disperse brusquement les tĂ©nĂšbres et mâoblige Ă placer une main en visiĂšre sur mon front.
    â Il y a quelquâun ? demandĂ©-je en clignant des paupiĂšres.
    Une voix me répond. Je la connais.
    â Ambrose, vous avez Ă©tĂ© victime dâun accident Ă la suite duquel vous ĂȘtes tombĂ© dans le coma. Vous pourrez vous asseoir quand je vous le dirai.
    â Maman ? OĂč es-tu ?
    Ma voix ressemble Ă un sanglot. Elle nâaurait pas aimĂ© entendre une telle marque de faiblesse.
    â Je ne suis pas votre mĂšre, bien que mon identitĂ© vocale puisse paraĂźtre trompeuse. En rĂ©alitĂ©, je ne fais quâutiliser le timbre de sa voix.
    Le timbre de sa voix⊠Tout Ă coup, les piĂšces du puzzle sâassemblent dans mon esprit. Je me trouve Ă bord dâun vaisseau spatial, et plus prĂ©cisĂ©ment Ă bord de lâEndeavor. Et cette voix est celle de mon systĂšme dâexploitation baptisĂ© OS, pour « Operating System ». Dâailleurs, ma mĂšre ne me vouvoierait pas.
    Mes yeux se dĂ©placent rapidement dans leurs orbites pour observer ce qui mâentoure : des murs en polycarbonate blanc, un zĂ©ro et un quatre imprimĂ©s en larges capitales Ă cĂŽtĂ© dâune porte⊠Je ne vois de sable nulle part. Mais aprĂšs tout, pourquoi y en aurait-il ? Cet endroit nâest pas conçu pour accueillir une plage, ni le moindre grain de sable dâailleurs. Je ne suis pas au bord de la mer, mais en mission.
    â Quel est le point sur la mission ? Y a-t-il des nouvelles de ma sĆur ? demandĂ©-je.
    Ma mĂšre â ou plutĂŽt le systĂšme dâexploitation du vaisseau â nâa pas besoin de temps pour rĂ©flĂ©chir. Sa rĂ©ponse me parvient avant mĂȘme que jâaie terminĂ© de poser ma question.
    â Votre mission est de retrouver Minerva vivante, ou de rĂ©cupĂ©rer son corps dans le cas contraire.
    â Ăa, je le sais, OS. Je tâai demandĂ© de faire un point sur la situation.
    Le sol bourdonne. Un souvenir me revient subitement. Je revois mes parents ainsi que mes frĂšres et sĆurs en train de gambader et sâamuser sur le sable rose de notre plage labellisĂ©e Cusk. HabillĂ©e de sa combinaison de bain blanche, Minerva barbote dans les vagues dâeau de mer vaporeuse. Sur le rivage, ma mĂšre lâencourage et lâincite Ă accĂ©lĂ©rer : « Plus vite, Minerva ! Je sais que tu peux aller plus vite ! » Mes doigts bronzĂ©s par un soleil de plomb fouillent les grains de sable artificiels en quĂȘte de coquillages. La station spatiale de ma famille se trouve quelque part dans le ciel, entourĂ©e de ses antennes radio en rotation. De nombreux satellites rĂ©crĂ©atifs comme le nĂŽtre hantent ce mĂȘme ciel.
    â Tu tardes Ă rĂ©pondre parce que tu nâas aucune information ou parce que Minerva est morte ?
    Dâautres mots se bousculent sur ma langue, mais les prononcer Ă voix haute me ferait trop mal.
    â Je vous mettrai au courant de la situation quand vous serez prĂȘt.
    Je rĂ©ussis Ă secouer la tĂȘte, ce qui a pour effet de faire grincer mes vertĂšbres ankylosĂ©es.
    â Câest quoi ces conneries ? grognĂ©-je. Câest encore moi le chef Ă bord. Alors maintenant, tu vas me rĂ©pondre et me dire ce qui se passe.
    â Nous avons rencontrĂ© quelques complications lors du lancement, mais tout est finalement revenu dans lâordre, explique OS. Vous ĂȘtes Ă bord du Coordinated Endeavor, Ă plusieurs semaines de distance de la Terre et de sa lune. Nous sommes en route vers Titan. La balise de dĂ©tresse de Minerva Ă©met toujours un signal et celui-ci nâa pas Ă©tĂ© modifiĂ© depuis quâil a Ă©tĂ© activĂ©.
    Ma sĆur est forcĂ©ment en vie. Si elle Ă©tait morte, ça voudrait dire quâelle aurait Ă©chouĂ©, et Minerva Cusk nâĂ©choue jamais ce quâelle entreprend. Jâessaie de dĂ©glutir, mais ma bouche est tellement sĂšche quâelle ne contient plus du tout de salive.
    â De lâeau, croassĂ©-je.
    â Il y a un verre juste Ă cĂŽtĂ© de vous, sur votre table de chevet, mâindique OS.
    Mon regard se baisse puis sâĂ©trĂ©cit en se posant sur une main. Câest bien ma main, mais en mĂȘme temps, jâai lâimpression quâelle appartient Ă quelquâun dâautre tant mes mouvements manquent de dextĂ©ritĂ©. Sans compter que mon cerveau encore embrumĂ©, qui sâextasie sur la beautĂ© de mes doigts, ne mâest vraiment dâaucune aide. Dans ma tentative de dompter mes articulations engourdies, ma main heurte le plateau en plastique Ă cĂŽtĂ© de moi. Un verre dâeau est posĂ© dessus, loin de moi. AprĂšs quelques gestes maladroits, je parviens Ă lâapprocher de ma tĂȘte mais rate ma bouche, et lâeau quâil contient se renverse sur mon visage en dĂ©goulinant le long de ma joue. Sous lâassaut dâune douleur lancinante provoquĂ©e par mon sursaut de surprise, les muscles de mon bras se contractent Ă lâextrĂȘme et le verre mâĂ©chappe pour tomber au sol et rouler plus loin. Un seul mot rĂ©ussit Ă franchir la barriĂšre de mes lĂšvres au milieu de ma souffrance : « aĂŻe ».
    Un bruit se fait entendre dans la piĂšce dâĂ cĂŽtĂ©, puis Rover, qui ressemble Ă la moitiĂ© dâun ballon de basket blanc, apparaĂźt dans lâembrasure de la porte. Le robot longe le mur jusquâĂ se positionner Ă ma hauteur, avant dâĂ©mettre un lĂ©ger grincement. Lâun de ses panneaux coulisse alors pour rĂ©vĂ©ler des pinces articulĂ©es qui se saisissent du verre renversĂ© et le redressent. Puis un pulvĂ©risateur Ă©merge dâune autre ouverture et le remplit dâeau.
    â Il faudra vous hydrater dĂšs que vous en serez capable.
    Bien quâOS emprunte la voix de ma mĂšre pour sâadresser Ă moi, je me force Ă me rappeler que ma vĂ©ritable mĂšre se trouve toujours sur Terre. Je refuse de commettre deux fois la mĂȘme erreur.
    â Il vaudrait mieux que vous Ă©chauffiez vos muscles avant dâessayer de boire davantage, ajoute OS.
    JâĂ©tire mon autre bras, qui se rĂ©vĂšle ĂȘtre reliĂ© Ă une intraveineuse. Une crampe mâoblige Ă le reposer sur le lit⊠ou plutĂŽt le brancard dâhĂŽpital sur lequel je suis allongĂ©. Mes muscles me font de plus en plus mal. Le souffle coupĂ© par la douleur, je suffoque. Au vu de mon Ă©tat actuel, je ne peux me rĂ©soudre Ă tenter de boire Ă nouveau. Jâen suis tout bonnement incapable.
    Mon corps semble lĂ©ger, comme si je planais. Câest la mĂȘme sensation que lorsque jâavais retrouvĂ© mes camarades de classe dans les bois, cet aprĂšs-midi-lĂ . Nous avions descendu une bouteille de Pepsi Rhum en nous taquinant mutuellement, entre dĂ©fis tous plus idiots les uns que les autres et grands Ă©clats de rire. Nous Ă©tions saouls avant mĂȘme de nous en rendre compte. Jâavais embrassĂ© quatre dâentre eux ce jour-lĂ avant de mâĂ©clipser pour faire des tours de piste.
    Mais je ne peux pas ĂȘtre ivre au sortir dâun coma. Ce nâest quâune impression, songĂ©-je.
    â Ma tension artĂ©rielleâŠ, croassĂ©-je en grimaçant.
    â ⊠est encore basse. Alors, ne vous levez pas avant que je vous en donne lâautorisation, Ambrose Cusk.
    â Je ne peux pas me rĂ©veiller dâun coma. Câest impossible, contestĂ©-je avant dâĂȘtre saisi dâune violente quinte de toux.
    Je suis surpris par ma propre stupiditĂ©. Ce ne sont pas tant les mots que je viens de prononcer qui me poussent Ă me fustiger mentalement. Non, câest le fait dâavoir essayĂ© de parler alors que des Ă©clats de verre tapissent toujours le fond de ma gorge.
    â En raison de votre dĂ©collage prĂ©cipitĂ©, les mesures de sĂ©curitĂ© censĂ©es vous protĂ©ger ont Ă©tĂ© inefficaces, mâinforme la voix de ma mĂšre. Vous avez perdu connaissance avant mĂȘme que votre navette ait quittĂ© lâatmosphĂšre terrestre. Mais je ne peux pas vous laisser vous reposer trop longtemps. Nous avons dĂ©jĂ pris trop de retard sur le programme initial.
    Un décollage précipité ?
    Je voudrais demander au systĂšme dâexploitation ce que ça signifie, mais ne parviens Ă produire quâun misĂ©rable croassementâŠ
    Je tente alors dâarguer quâAmbrose Cusk ne perd jamais connaissance, mais ma tentative ne se rĂ©vĂšle pas plus concluante que la prĂ©cĂ©dente.
    On ne peut pas dire que je sois Ă la hauteur des talents que possĂšde ma sĆur aĂźnĂ©e. Si je devais ĂȘtre tout Ă fait franc, je dirais mĂȘme que je ne lui arrive pas Ă la cheville.
    â Votre discours nâest pas suffisamment Ă©vocateur pour que je puisse en dĂ©duire vos pensĂ©es actuelles, dĂ©clare OS. Je vais donc poursuivre le cours de notre conversation prĂ©cĂ©dente.
    Pendant quâOS parle, je fais jouer les articulations de mes mains. Mes tendons commencent Ă sâassouplir. Dans un premier temps, je parviens Ă bouger le bout de mes doigts, puis le reste de chaque articulation. Je remue ensuite mes pieds tout en contractant les muscles de mes fesses. Ces simples gestes me demandent beaucoup dâefforts, Ă tel point que mon souffle sâest rapidement raccourci. Mais si je continue comme ça, peut-ĂȘtre que je finirai par rĂ©ussir Ă me mettre debout.
    â Nous avons eu une fuite dâair et nous dirigeons vers un astĂ©roĂŻde dont le noyau est constituĂ© dâeau gelĂ©e. Nous lâatteindrons dans 1,7 jour trĂšs exactement. Nous pouvons Ă©lectrolyser cette eau pour reconstituer lâoxygĂšne perdu. Aussi suis-je en train de rĂ©gler notre vitesse ainsi que notre trajectoire sur celles de lâastĂ©roĂŻde pour que nous puissions le capturer dans nos filets. Si nous ratons cette occasion de renouveler notre stock dâoxygĂšne, la vie Ă bord du Coordinated Endeavor pourrait devenir impossible.
    JâopĂšre un mouvement de balancier avec mon buste pour tenter de me redresser. Bien que nâayant pas de crampe au ventre, jâai vraiment lâimpression dâĂȘtre dans le mĂȘme Ă©tat que quelquâun qui aurait descendu une bouteille de Pepsi Rhum. Il ne fait aucun doute que je vais bientĂŽt vomir. Je serre les dents et lĂšve mon bras. Mes muscles se crispent, mes doigts gourds se changent en serres. Mais en me concentrant et en respirant lentement â ou devrais-je dire en hurlant sous lâeffet de la douleur que me provoque le moindre geste â, jâarrive Ă saisir le verre en plastique Ă cĂŽtĂ© de moi.
    Je le porte Ă mes lĂšvres. La majeure partie du liquide coule sur mon menton et inonde mon torse, mais quelques gouttes tombent dans ma bouche. Le robot pivote et remplit Ă nouveau le verre. Cette fois, je me sers de mon bras gauche pour boire, en attendant que les doigts de ma main droite se dĂ©tendent, et parviens Ă ingurgiter une quantitĂ© dâeau plus importante. Mes efforts commencent Ă payer, puisque je retrouve peu Ă peu lâusage de mon corps.
    Jâaimerais savoir combien de temps jâai passĂ© dans les vapes, mais OS a raison : pour le moment, la prioritĂ© est dâassurer notre survie. Tout le reste attendra que nous soyons hors de danger.
    â Donc soit nous rĂ©cupĂ©rons cet astĂ©roĂŻde, soit je meurs, rĂ©sumĂ©-je.
    Une image issue des profondeurs ensablĂ©es de ma mĂ©moire me revient. Il sâagit du grand hall de lâAcadĂ©mie Cusk, avec ses murs tapissĂ©s de plaques commĂ©moratives et de mĂ©dailles. Devant eux sont alignĂ©s une ribambelle dâastronautes en costume de coton qui craque comme du papier.
    Dans lâair, des projections holographiques annoncent qui sont les candidats sĂ©lectionnĂ©s pour la prochaine Ă©tape et, par extension, qui se rapproche de la mission tant convoitĂ©e. Ă cet endroit, trois ans auparavant, le nom de Minerva et son avatar ont illuminĂ© le ciel pour annoncer sa victoire. Ce jour-lĂ , ma grande sĆur affichait un immense sourire. Elle paraissait plus que confiante en apprenant son dĂ©part pour Titan et sa mission dâinvestigation. La seule personne qui mâaimait vraiment Ă©tait couverte de lauriers et acclamĂ©e par les foules. Elle ne mâappartenait plus. Tout comme elle, trois ans plus tard, jâai vu mon portrait sâafficher dans le ciel et me suis retrouvĂ© sous le feu des projecteurs, avec un grand sourire aux lĂšvres et une assurance tout aussi forte que la sienne au moment oĂč jâai Ă©tĂ© choisi pour aller la sauver.
    â Je me souviens de mon entraĂźnement, continuĂ©-je dâune voix rauque. Je me rappelle avoir Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ©. Je me souviens de mon dernier jour Ă la plage, puis de lâexamen mĂ©dical lors duquel les mĂ©decins ont vĂ©rifiĂ© lâintĂ©gralitĂ© de mes fonctions physiques. Mais je ne me souviens plus du tout du dĂ©collage⊠En fait, je ne me souviens de rien Ă partir de ce moment-lĂ .
    â Ce nâest pas surprenant. Vous avez Ă©tĂ© beaucoup secouĂ©, souligne OS. En raison de leur constitution organique, les humains ont le corps particuliĂšrement fragile.
    â Ce ne serait pas le premier coup que je me prends sur la tĂȘte, concĂ©dĂ©-je en me tapotant le crĂąne pour illustrer mes propos.
    Nos entraĂźneurs avaient pour habitude de nous harnacher Ă une roue de manĂšge et de nous faire tournoyer pour mesurer la force gravitationnelle que nous pouvions supporter. Jâai toujours rĂ©ussi ce genre de tests avec brio.
    â Combien de temps suis-je restĂ© inconscient ?
    â Deux semaines, me rĂ©vĂšle OS.
    Deux semaines ? Câest carrĂ©ment gĂȘnant⊠Ma perte de connaissance ne faisait pas partie du programme de la mission.
    Je mâassieds en balançant mes jambes sur le cĂŽtĂ©. Mauvaise idĂ©e. Je pousse un cri et retombe lourdement contre le matelas.
    â Restez tranquille, Ambrose, me rĂ©primande OS avec la voix de ma mĂšre. Vous nâĂȘtes pas encore en Ă©tat de vous lever. Je vous ferai savoir quand ce sera le cas. En attendant, vous devez rester couchĂ©.
    Rover avance le long du mur en produisant un vrombissement suivi dâun bourdonnement mĂ©canique. Lorsquâil arrive Ă cĂŽtĂ© de moi, ses bras mĂ©talliques Ă©mergent en tenant dĂ©licatement une forme bombĂ©e Ă lâaspect mou, semblable Ă une saucisse, entre leurs pinces. LâintĂ©rieur de cet Ă©trange boyau est rempli dâune sorte de liquide brun foncĂ© contenant des bulles de gaz. Quelle que soit cette chose, lâodeur qui sâen Ă©chappe est⊠ragoĂ»tante.
    â OS, est-ce que Rover vient de faire caca ?
    â Dâune certaine façon, oui, confirme OS. Votre microbiote intestinal doit ĂȘtre immĂ©diatement reconstituĂ© pour prĂ©venir toute rĂ©ponse inflammatoire auto-immune. Jâai sĂ©lectionnĂ© ces organismes pour repeupler votre appareil digestif avec une quantitĂ© idĂ©ale de bactĂ©ries considĂ©rĂ©es comme seines.
    â Me faire manger de la merde ne faisait pas partie du programme de la mission.
    Je me souviens trĂšs bien des instructions reçues pour le sauvetage de Minerva et des plans qui ont Ă©tĂ© Ă©tablis pour mon voyage Ă bord de lâEndeavor. Seul le dĂ©but de la mission a disparu de ma mĂ©moire.
    â Les deux semaines que vous avez passĂ©es dans le coma ne faisaient pas non plus partie du programme de la mission.
    Pour le coup, il marque un point, mĂȘme si je dois bien admettre que je ne mâattendais pas Ă une telle mesquinerie de sa part.
    Rover remplit de nouveau mon verre dâeau.
    â Allez, cul sec, mâencourage la voix de ma mĂšre.
    â Je nâaurais pas dit mieux. Je suppose que cette expression familiĂšre Ă©tait prĂ©programmĂ©e dans ton systĂšme.
    Jâinspecte la boulette marron. Au moins, je peux remercier le centre de contrĂŽle dâavoir conditionnĂ© correctement cette merde avant de me la faire manger.
    â Dâailleurs, maman nâaurait jamais dit « cul sec », remarquĂ©-je. Elle est bien trop polie pour utiliser ce genre dâexpression. Mais ce nâĂ©tait pas le cas de toutes celles qui se sont occupĂ©es de moi pendant mon enfance. En fait, je suis pratiquement sĂ»r que maman ne sâest jamais approchĂ©e dâune couche de bĂ©bĂ©. Je ne lâai mĂȘme quasiment jamais vue pendant les dix premiĂšres annĂ©es de ma vie. Câest Minerva qui mâa pour ainsi dire Ă©levĂ©.
    Je mets la boulette dans ma bouche et lâavale Ă lâaide dâune gorgĂ©e dâeau. La dĂ©glutition, douloureuse, mâarrache un grognement. Les yeux embuĂ©s, je fais semblant de sourire.
    â Sâil te plaĂźt, maman, je peux en avoir encore ? plaisantĂ©-je.
    â Vous avez ingurgitĂ© suffisamment de bonnes bactĂ©ries pour lâinstant.
    â Oui, je suis bien dâaccord, approuvĂ©-je tout en Ă©ructant le rot le plus disgracieux quâun humain ait jamais produit.
    Les limites de la piĂšce se brouillent devant mes yeux. Je ferme les paupiĂšres et me concentre sur ma respiration pour ne pas rĂ©gurgiter ce que je viens dâavaler. « La nausĂ©e sera ta compagne, il faut tây faire », mâa dit Minerva lors dâune longue promenade Ă travers le domaine familial lorsquâelle a appris que jâĂ©tais admis Ă lâAcadĂ©mie Cusk. « Elle sera ta seule constante pendant toute la durĂ©e de ton entraĂźnement. » Tout en songeant Ă elle, je me laisse porter par les vagues de haut-le-cĆur jusquâĂ ce quâelles sâapaisent.
    â Combien de temps nous faudra-t-il pour rejoindre ma sĆur ?
    â Environ cent quatre-vingt-onze jours.
    Tandis que mes veines se gorgent dâun liquide revigorant, mon esprit se met en branle, tirant des conclusions auxquelles jâaurais Ă©tĂ© bien incapable dâarriver il y a une minute Ă peine. Un large sourire sâĂ©panouit sur mes lĂšvres, Ă©tirant douloureusement les muscles de mon visage. Ăa ne se voit probablement pas, mais je suis rempli de joie.
    â OS, nous sommes dans lâespace ! mâexclamĂ©-je avec Ă©merveillement.
    Durant les millisecondes qui prĂ©cĂšdent sa rĂ©ponse, jâimagine OS fustigeant mentalement les responsables de ma prĂ©sence sur ce vaisseau.
    â Câest tout Ă fait juste, astronaute Cusk. Nous sommes dans lâespace.
    Jâarrache ma perfusion, balance mes jambes sur le cĂŽtĂ© et me lĂšve. En me voyant faire, Rover se met Ă lancer des signaux dâalerte. Je remarque alors que du sang commence Ă tacher le sol blanc et brillant⊠mon sang.
    Mes pieds ne sont plus que des cloques remplies dâun liquide gras. La peau est gonflĂ©e et recouverte de traĂźnĂ©es violettes et rouges lĂ oĂč mon sang sâĂ©coule. Des Ă©clairs blancs envahissent ma vision et lâinconscience me happe.
Lâeau Ă©chappĂ©e de mon verre perle sur la toile cirĂ©e de mon uniforme.
    Jâai la pire gueule de bois de toute lâhistoire des gueules de bois. Celle-ci est bien pire que lors de cette fameuse soirĂ©e de beuverie en compagnie de mes camarades astronautes, lorsque nous nous Ă©tions rĂ©veillĂ©s Ă moitiĂ© nus aprĂšs avoir vidĂ© une bouteille de Pepsi Rhum.
    Je relĂšve la tĂȘte pour la dĂ©coller du sol couvert de vomissures. Le vertige qui me saisit alors est presque aussi fort que la migraine qui se dĂ©chaĂźne sous mon crĂąne.
    â Bon retour parmi nous, Ambrose. Vous ĂȘtes Ă bord du Coordinated Endeavor, annonce OS.
    â Je sais. Je mâen souviens, rĂ©pliquĂ©-je en grimaçant. Je me suis Ă©vanoui, câest tout. Demande Ă Rover de mâapporter un chiffon humide.
    MalgrĂ© mon mal de tĂȘte et ma coordination encore hasardeuse, je parviens Ă me mettre debout et tente dâassurer mon Ă©quilibre en Ă©cartant les bras Ă la maniĂšre dâun surfeur.
    â Votre chiffon arrive bientĂŽt.
    Au mĂȘme moment, un haut-le-cĆur me saisit et je me penche en avant pour vomir avec toute lâĂ©lĂ©gance dont je suis encore capable.
    â Ătant donnĂ© que votre estomac continue de rĂ©gurgiter son contenu, câest une chance que nous ne soyons pas dans la partie du vaisseau rĂ©glĂ©e en gravitĂ© zĂ©ro.
    â Je suis bien dâaccord, acquiescĂ©-je en mâessuyant la bouche. Nettoyer du vomi en apesanteur⊠Je nâimagine pas la galĂšre. Ăa aurait occupĂ© Rover pendant un long moment. Peux-tu mâouvrir la porte, OS ?
    â Ătes-vous sĂ»r dâĂȘtre prĂȘt Ă vous dĂ©placer ?
    â Oui. Ne mets pas en doute mes ordres, OS. Et fais-moi un rapport sur le signal de Titan dĂšs que possible.
    La porte de lâinfirmerie se relĂšve doucement pour rĂ©vĂ©ler Ă ma vue un petit couloir blanc. Je nâai pas enfilĂ© de chaussures, et bien que chaque pas rĂ©veille des Ă©lancements dans la plante de mes pieds nus, la douleur reste supportable.
    Bravo, Ambrose, tu arrives à marcher ! me félicité-je intérieurement.
    â NâhĂ©sitez pas Ă vous asseoir chaque fois que vous en sentirez le besoin. Les humains ont la tĂȘte non seulement lourde, mais aussi loin du sol, ce qui la rend dâautant plus susceptible de subir des dĂ©gĂąts lors dâune chute.
    â Câest certainement un dĂ©faut de conception, commentĂ©-je en ravalant une nouvelle vague de nausĂ©e. Mieux vaut ne pas avoir de tĂȘte ni de corps. Comme toi.
    â Je suis assez dâaccord avec vous sur ce point.
    â Ăa ne mâĂ©tonne pas de toi, OS, dis-je avec un sourire en arrivant devant la porte suivante. Peux-tu te charger dâouvrir celle-lĂ aussi ?
    Elle commence Ă sâouvrir, mais sâarrĂȘte brusquement en me laissant juste assez dâespace pour que je puisse me glisser de lâautre cĂŽtĂ©.
    â Il va falloir que je rĂ©pare cette porte. Je suppose que ça nâa pas encore Ă©tĂ© fait parce que le mĂ©canisme est hors de portĂ©e de Rover ?
    â Câest exact, confirme OS. Bien que Rover soit programmĂ© pour assurer lâentretien du vaisseau, les tĂąches se sont accumulĂ©es, si bien quâil ne peut pas toutes les assumer. Jâai tenu Ă jour un registre des travaux de maintenance qui requiĂšrent votre attention. Celui-ci contient trois cent quarante-deux entrĂ©es. EntrĂ©e n° 1 : dans la piĂšce numĂ©ro 0, vĂ©rifier les installations Ă©lectriques du sous-sol. EntrĂ©e n° 2 : dans la piĂšce numĂ©ro 0, identifier la source Ă lâorigine des relevĂ©s erratiques dâazote. EntrĂ©e n° 3 : dans la piĂšce numĂ©ro 1âŠ
    Tout compte fait, OS ressemble beaucoup Ă ma mĂšreâŠ
    â Pas maintenant, OS, le coupĂ©-je en tapotant ma tempe du doigt.
    Ce nâest pas lĂ que ma tĂȘte me fait le plus souffrir, la palme de la zone la plus douloureuse revenant sans conteste Ă la base de mon crĂąne.
    â Laisse tous les couloirs ouverts. Jâexaminerai les portes plus tard. Pour le moment, je nâai aucune envie de me retrouver coincĂ© Ă cause dâune porte bloquĂ©e.
    â Câest fait. Peut-ĂȘtre devrais-je quand mĂȘme placer les portes sous la responsabilitĂ© de Kodiak ?
    Kodiak ? La mission ne me revient que lentement en tĂȘte. Ce dĂ©nommĂ© Kodiak fait sĂ»rement partie des choses dont je ne me souviens pas encore.
    â Pour lâinstant, la prioritĂ© est de se rĂ©approvisionner en oxygĂšne grĂące Ă cet astĂ©roĂŻde et dâen savoir plus concernant la situation sur Titan, rappelĂ©-je.
    Je tourne Ă lâangle du couloir et la large baie vitrĂ©e de la piĂšce numĂ©ro 6 apparaĂźt devant moi. Je tombe Ă genoux, les mains sur la bouche.
    Un champ infini dâĂ©toiles sâĂ©tale sous mes yeux. Parmi ces explosions atomiques qui envoient des ondes de lumiĂšre, seule une infime partie est destinĂ©e Ă se dissiper sur ma rĂ©tine. Libre de toute atmosphĂšre susceptible de troubler ma vue, je plonge mon regard dans le vide intersidĂ©ral, ce nĂ©ant plus absolu que nâimporte quel vide sur Terre.
    Dans lâespace, chaque vide, mĂȘme le plus petit, se voit comblĂ© par des pointes de lumiĂšre encore plus lointaines. Nulle part le vide ne sâĂ©panouit rĂ©ellement. Une extrĂȘme solitude mâassaille Ă cette pensĂ©e. Dâune certaine façon, lâespace est si profondĂ©ment mĂ©lancolique quâil ne dĂ©gage aucune tristesse, comme une note si basse quâon finit par cesser de lâentendre. MĂȘme le chagrin que je ressens face Ă mon insignifiance semble dĂ©risoire.
    Jâai passĂ© des milliers dâheures Ă mâentraĂźner dans une reconstitution de la salle numĂ©ro 6. Sur Terre, pour rejoindre la reproduction Ă taille rĂ©elle de lâEndeavor, je devais traverser un hangar dâun kilomĂštre de long dans lequel sâalignaient des hĂ©licoptĂšres de lâarmĂ©e et des robots dĂ©connectĂ©s. Apprentis et mĂ©caniciens travaillaient ici et lĂ , tandis que des enfants rĂ©fugiĂ©s nous observaient, au loin, depuis leurs campements situĂ©s de lâautre cĂŽtĂ© des clĂŽtures Ă©lectriques.
    Parfois, quand les cyclones de chaleur et les tempĂȘtes de sable estivales devenaient particuliĂšrement violents, les immenses portes du hangar Ă©taient scellĂ©es. Mais lorsquâelles Ă©taient ouvertes, elles laissaient apparaĂźtre les jaunes et bleus Ă©tincelants ainsi que les roses artificiels de la plage de Mari Ă lâhorizon.
    Les bandes bleues et jaunes ayant accompagnĂ© mon entraĂźnement ont laissĂ© place Ă un noir profond agrĂ©mentĂ© de gerbes dâopale qui se succĂšdent par la fenĂȘtre au fur et Ă mesure de la rotation du vaisseau. LâEndeavor tourne sur lui-mĂȘme afin de crĂ©er une pesanteur artificielle, faisant ainsi dĂ©filer les Ă©toiles dans le ciel.
    â Je viens de dĂ©placer le pointeur du vaisseau. La nouvelle vue que vous aurez trĂšs bientĂŽt pourrait vous intĂ©resser, annonce la voix de ma mĂšre.
    Ăa me fait de plus en plus bizarre de lâentendre ici.
    â Il va vraiment falloir que je change ta voix.
    â Jâutilise les intonations vocales de la PrĂ©sidente Cusk, mais je suis complĂštement indĂ©pendant de son cerveau, bien que ce soit sa sociĂ©tĂ© qui mâait conçu.
    â Oui. Je sais bien, OS.
    Le fameux endroit que voulait me montrer OS nâest toujours pas en vue, alors je mâallonge par terre pour attendre que le vaisseau termine sa rotation, soulagĂ© de sentir la pression du sol en polycarbonate contre ma colonne vertĂ©brale. Dans mon Ă©tat actuel, je serais capable de rester lĂ , dans cette mĂȘme position, pendant un long moment.
    â OS, pourquoi ai-je perdu connaissance ? Quâest-ce que ma tĂȘte a heurtĂ© exactement ? Ce nâest pas dans mes habitudes de rester dans les vapes aussi longtemps.
    â Rotation terminĂ©e. Jetez un Ćil Ă lâextĂ©rieur, Ambrose.
    Mon agacement disparaßt instantanément à la vue du spectacle époustouflant qui se dévoile sous mes yeux. OS nous a placés face à la Terre. à cette distance, notre planÚte paraßt minuscule, mais nous en sommes encore suffisamment proches pour déceler ses nuances bleues qui la différencient des étoiles. Je colle davantage mon visage contre la vitre et, sur la demi-face visible de la sphÚre, parviens à distinguer une masse de nuages tourbillonnants sous laquelle apparaissent des morceaux de terres brunes.
    Ce sont des cyclones de chaleur, comme ceux qui ont ravagĂ© lâAustralie et Firma Antartica quelques mois seulement avant notre dĂ©part. Ces mĂȘmes cyclones qui nous ont obligĂ©s Ă changer dâaire de lancement et Ă opter pour la plateforme de la plage de Mari.
UNE NUIT INFINIE
Tome unique, 416 p.
Eliot Schrefer
Format relié/hardback avec jaquette
Deux garçons seuls dans lâespace.
Une mission.
Lorsque Ambrose se rĂ©veille Ă bord du Coordinated Endeavor, il nâa aucun souvenir du dĂ©collage, ni de cet autre astronaute avec qui il fonce Ă travers lâespace. Que lui est-il arrivĂ© ? Et que lui cache OS, le systĂšme dâexploitation du vaisseau ?
AIMER AU-DELĂ DU POSSIBLEâŠ
Illustration de jaquette © Sarah Maxwell
Illustration de couverture © Talenta Priyatmojo
