Trône de Cendres

Jessica Pierce

Premier tome d’une trilogie de science-fiction aussi haletante qu’addictive, Trône de Cendres – livre 1 vous envoie dans les étoiles pour une aventure intergalactique pleine de péripéties !

UN

   AVANT LA TOMBÉE DE LA NUIT, elle brûlerait.
   Les corps palpitaient autour de Tesla comme une nuée d’insectes en sueur. Des lumières stroboscopiques clignotaient au plafond, calquées sur le mouvement des danseuses draadharts humanoïdes. Juchées sur des plates-formes suspendues dans les airs, ces dernières ondulaient avec souplesse, en rythme avec les pulsations électroniques assourdissantes. Les clients leur envoyaient des pourboires par le biais de leur smartcom, récoltant en retour des sourires sur les lèvres synthétiques des androïdes. Elle n’avait jamais compris cette fascination pour les draadharts – après tout, ce n’étaient que des pignons, des rouages et des circuits électriques. Elle avait suffisamment fouillé leurs machineries internes au cours de l’année passée pour ne plus se laisser impressionner par la nouveauté.
   Tandis qu’elle balayait la foule du regard, ses oreilles absorbaient le grondement grave de la basse. Elles allaient siffler toute la journée au moins, comme après chacune de ses visites dans l’antre du jeu de Minko.
   Sur sa droite, un videur à forte carrure qu’elle ne reconnaissait pas la dévisagea d’un œil soupçonneux. Pas étonnant, de l’huile de moteur lui tachait les ongles et sa combinaison fumait encore par endroits, là où elle avait été brûlée pendant le match. Le gorille examina son avant-bras hâlé à la recherche de la queue de phénix fourchue animée qu’arboraient tous les membres du gang des Cendres Rouges en guise de tatouage numérique. Il ne trouva qu’une peau lisse et nue, où scintillait un mélange de sueur et de sang.
   Elle avait refusé qu’on la marque. Cela faisait partie de leur accord. Le videur lança quelques mots dans son smartcom en s’approchant d’elle, mais Tesla se fondit une nouvelle fois dans la foule en délire.
   Sans doute un nouveau.
   Aux platines, un DJ remuait la tête en rythme. Sa crête iroquoise aux pointes bleues oscillait à peine, et Tesla éprouva un pincement de jalousie. Il dépensait certainement plus en soins capillaires qu’elle ne gagnait en un mois. Le tempo de la musique augmenta et un rugissement monta de la foule.
   Elle se dirigea du côté de la scène, vers les box de luxe. Au-dessus de sa tête, les ventilateurs brassaient une brume au parfum agréable qui injectait des endorphines dans les cerveaux de la clientèle tout en couvrant l’odeur de renfermé qui filtrait toujours depuis les niveaux inférieurs de la station. Plus il y avait d’endorphines, plus on ressentait de plaisir dans les night-clubs, et plus les poches des Cendres Rouges se remplissaient de corpoCrédits.
   Cette pensée lui rappela la raison de sa présence. Elle franchit une barrière de noctambules transpirants et se fraya un chemin jusqu’au carré VIP, en prenant soin d’éviter les fauteurs de troubles. L’antre de Minko était un établissement prisé par tous ceux qui souhaitaient dépenser en divertissements variés leurs corpoCrédits durement gagnés. Les Cendres Rouges s’assuraient de satisfaire toutes les envies… pourvu qu’on y mette le prix. Aucun client ne daigna la regarder lorsqu’elle frôla une table de jeu de cartes, où des types en combinaison d’entretien orange disputaient une partie de Tranche Gorge à Six.
   Alors qu’elle se faufilait sous le bar pour ressortir de l’autre côté, un homme adipeux aux sourcils broussailleux lui tendit une pilule bleue de forme carrée. Tesla refusa – elle ne consommait pas de skirri. Lorsqu’il plissa les yeux, fâché par son refus, elle agrippa le manche du couteau à sa ceinture avant de détaler, impatiente de laisser derrière elle le dealer avant qu’il ne se fasse des idées.
   Elle trouva Minko confortablement assis au centre d’une loge clinquante. Son corps énorme était enfoncé dans une banquette en velours rouge qui le faisait paraître plus petit. Deux gardes du corps flanquaient le box grand luxe de part et d’autre, tels d’inébranlables piliers de chair. Dans les lumières frénétiques du club, le crâne rasé de Minko brillait presque autant que les bagues en diamant qui ornaient ses doigts.
   Une serveuse lui apporta un grand verre accompagné d’une pile d’ailes de volaille au beurre. Alors que la fille frémissait sous le regard obscène de Minko, il la renvoya d’un grognement en cuisine et elle déguerpit sans demander son reste.
   Tesla serrait les poings. Tout ce qui touchait à son boss la faisait grincer des dents.
   Son ventre se mit à gargouiller à la vue du plat fumant. C’était autre chose qu’un repas en barquette réchauffé ; une denrée rare dans ce coin de l’espace où se trouvait l’Atlas. À bien y penser, elle n’avait pas mangé depuis la veille, trop concentrée sur son match contre Radek.
   Elle serra les dents pour tromper la faim tandis que cette crapule de Minko mordait dans une aile. Elle avait beau le détester, elle avait intérêt à ce qu’il reste de bonne humeur. Il n’aimait pas les mauvaises nouvelles, et aujourd’hui, elle en avait de très, très mauvaises à lui annoncer.
   — Tesla, susurra-t-il avec un sourire lascif.
   À sa voix pâteuse, elle comprit que le chef avait déjà éclusé de nombreuses pintes de lunamiel. Il ouvrit grand ses bras flasques et l’invita à s’asseoir. D’un coup de dents vigoureux, il referma ses mâchoires sur une aile, arrachant nettement toute la viande de l’os.
   Elle secoua la tête en s’efforçant de rester courtoise. S’il se mettait en colère, mieux valait qu’elle soit debout pour pouvoir prendre ses jambes à son cou. Tesla observa les deux gardes du corps qui la regardaient sans grand intérêt. Ils ne me considèrent pas comme une menace, songea-t-elle avec amertume.
   Nyen Atu, dont la marque du clan comportait trois étoiles – signe de son statut en tant qu’agent de sécurité personnel de Minko –, la salua d’un bref hochement de tête, comme à son habitude. Depuis combien de temps venait-elle ici ? Huit mois ? Plus que quatre et elle aurait réglé la dette qu’elle avait contractée pour couvrir les funérailles.
   Minko se lécha les babines avant de demander :
   — Quel bon vent t’amène, mon petit fantôme ?
   Tesla résista à l’envie de passer la main dans ses cheveux couleur de neige. Petit fantôme. Sans relever ce surnom insultant, elle se ressaisit et darda son regard sur le visage bulbeux de son patron, au lieu de le laisser dériver vers la porte.
   — Je peux tout arranger, dit-elle en guise d’introduction.
   Aussitôt, Minko perdit son sourire. Ses yeux s’assombrirent et il pencha en avant son corps volumineux sur la banquette de velours. Lentement, il essuya la graisse de ses bajoues d’un geste menaçant.
   — Tu viens dans mon club alors que je profite de mon dîner pour m’annoncer une mauvaise nouvelle ?
   Tesla changea de jambe d’appui, prête à fuir.
   — J’ai perdu.
   — Tu ne perds jamais, gronda Minko. C’est pour ça que tu travailles pour moi et c’est pour ça que je mise gros sur toi.
   Elle haussa les épaules, essayant d’adopter une attitude désinvolte, mais chaque atome de son corps était tendu, sur le qui-vive.
   — Eh bien, cette fois j’ai perdu. Mais je peux vous faire récupérer votre argent. Il me faut seulement un peu de temps.
   Minko la dévisagea attentivement. Ce regard propagea des frissons le long de son dos.
   — Tu sais, tu auras bientôt dix-huit ans. Les jolies filles comme toi rapportent un bon prix, même avec ton attitude regrettable. Il y a des hommes et des femmes qui sont prêts à payer plus cher pour des marchandises aussi… intactes. Je pourrais peut-être trouver un autre moyen de te faire rembourser ta dette.
   — Hors de question, rétorqua sèchement Tesla en tendant un doigt tremblant vers les bourrelets gélatineux de Minko.
   Elle ravala la bile qui lui montait dans la gorge.
   — Je suis soudeuse, pas traînée de compagnie. Je travaille pour vous en extra seulement, pour piloter vos fightBots et rien d’autre. C’était le marché. Il fallait bien que le robot perde tôt ou tard. Maintenant, nous pouvons en reconstruire un autre et…
   — Nous ? railla Minko. Sans mes corpoCrédits, tu n’aurais même pas pu te payer les pièces de récupération pour ta première combinaison, sans parler des circuits électriques. Et ne va pas croire que j’ignore que tu piques de l’argent des combats pour financer ton passe-temps. Comment se déroule ton enquête, Tesla ? As-tu trouvé des preuves pour laver le nom bafoué de ce bon vieux Papa Petrov ?
   La colère chauffait au fer rouge les joues de Tesla.
   — Voulez-vous un nouveau robot, oui ou non ?
   Minko fit courir un ongle long et jaunâtre sur son menton parsemé de poils. Les lumières du night-club faisaient étinceler les pierres précieuses de ses bagues, projetant des constellations sur le mur.
   — Très bien, mon fantôme, dit-il au bout d’un moment.
   Les mots qui suintaient de la bouche de Minko, dégoulinants de mépris et de domination, la répugnaient.
   — Tu as besoin de combien ?
   — Douze mille corpoCrédits.
   Ses yeux sortirent de leurs orbites.
   — As-tu l’intention de construire un robot ou un vaisseau pour t’échapper ?
   — Les bonnes machines coûtent cher. Vous obtiendrez un retour sur investissement, et plus encore, vous le savez.
   Minko pinça les lèvres d’un air pensif, mais Tesla était convaincue que le poisson était ferré. Son arrogance était telle qu’il ne la laisserait jamais se battre dans une combinaison indigne des Cendres Rouges.
   — Non.
   La salle sembla se refermer sur elle, expulsant l’air de ses poumons.
   — Comment ça ? Comment voulez-vous que je paye moi-même un nouveau fightBot ? Sans cela, je ne peux pas monter sur le ring, et si vous m’évincez des combats, vous allez devoir reporter tous les matchs tant que vous n’aurez pas trouvé de nouveau pilote. Nous savons tous les deux que je suis la meilleure, Minko. Soit vous financez le nouveau fightBot, soit vous perdrez une fortune en suspendant les matchs.
   — Je n’interromps les combats pour personne, encore moins pour une fugitive des bas-fonds tombée en disgrâce.
   Il referma les doigts sur le manche d’un couteau qui se trouvait là.
   — Que tu aies une combinaison à porter sur le ring ou non, ce n’est pas mon problème. Tu te battras, Tesla Petrov, ou tu brûleras.
   Tesla posa les yeux sur la lame en se demandant combien de temps il lui faudrait pour étriper son boss avant que les gardes du corps ne puissent la maîtriser. Ce gras double de Minko opposerait une résistance. Elle aurait quelques secondes, tout au plus.
   Il dévoila ses dents comme s’il lisait dans ses pensées.
   — Tente quelque chose, si tu l’oses. C’est bon de voir que tu as encore la niaque après tout ce temps. Cette énergie pourrait te servir lors de ton prochain match, disons dans deux semaines ?
   — Deux semaines ? se récria-t-elle. Il m’a fallu des mois pour construire le dernier fightBot. Dans deux semaines, vous aurez de la chance si la programmation principale est déjà terminée. Et puis, quel intérêt d’organiser un match si votre combattante fétiche n’a aucun moyen de l’emporter ? Pensez à l’argent que vous perdrez en pariant sur moi. Sans combi, je ne tiendrai pas cinq minutes dans la cage avant que Radek ne repeigne toute l’arène avec mon sang. Personne ne payera pour assister à un massacre.
   — Ah, c’est là que tu te trompes, rétorqua Minko avec un sourire sinistre. Il n’y a rien de plus attirant pour un homme que le sang et le sport. Alors, soit tu construis un robot et vous lutterez à forces égales, soit tu affrontes Radek à mains nues et mes clients payeront pour te voir mourir. Quelle que soit l’issue du combat, les Cendres Rouges s’en tireront avec plus de corpoCrédits que jamais.
   Elle secoua la tête.
   — Il me faut plus de temps, et vous le savez. Tous les ouvriers sont envoyés dans les hauteurs de la station pour les préparatifs. Mon équipe a déjà du mal à supporter la charge de travail avec toutes ces réparations supplémentaires, sans compter que ce ne sera pas facile de rassembler le matériel pendant la visite du Grand Empereur. Vous et moi, nous savons très bien qu’on ne peut pas organiser de combat pendant les festivités du Centenaire de la Couronne. Même Yosef ne prendrait pas un tel risque avec le renforcement des mesures de sécurité.
   Yosef était le chef des Dépeceurs, un gang rival du Niveau Cinq. Les heurts entre les deux clans s’étaient intensifiés ces derniers mois, depuis que Yosef avait infiltré les territoires à skirri de Minko, volant aux Cendres Rouges une part du marché de la drogue. Rien que la semaine passée, de nombreux Dépeceurs avaient disparu, jetés dans l’incinérateur du Niveau Huit avec tous ceux qui osaient mettre Minko de mauvais poil.
   Le malfrat prit le temps de s’intéresser au raisonnement de la jeune femme.
   — Les petits bourgeois aiment se divertir autant que les fripouilles de bas étage, alors pourquoi je n’organiserais pas un match pendant les festivités ? Quoi qu’il en soit, tu ferais mieux de t’y mettre tout de suite. Il faut que le public en ait pour son argent.
   Tesla tourna les talons mais, sur l’ordre de Minko, Nyen se campa devant elle. Le garde du corps ricana, exposant les couronnes chromées de sa dentition inégale.
   — Encore une chose, mademoiselle Petrov, ajouta Minko.
   Tesla hésita en entendant son intonation guillerette.
   — À la lumière de ton échec d’aujourd’hui, je prolonge ta condamnation. Douze mois supplémentaires devraient faire l’affaire, en plus des quatre que tu me dois encore. Si tu survis à la prochaine rencontre, naturellement.
   Tesla prit une vive inspiration, les larmes aux yeux.
   — Vous m’aviez promis que cela ne durerait qu’une année, pas deux. Vous ne pouvez pas me faire ça, Minko. Nous avions un accord.
   Le chef du gang haussa les épaules, faisant tressauter son torse grumeleux. Il avait l’air blasé.
   — À prendre ou à laisser, dit-il. À moins que tu ne souhaites mettre un terme au contrat ?
   Nyen s’avança, la paume sur son arme de poing. La fin d’un contrat passé avec Minko signifiait la mort. C’était le seul moyen d’acquitter une dette envers les Cendres Rouges, à moins de travailler jusqu’à l’avoir intégralement remboursée. Jusqu’à présent, elle lui était d’une valeur inestimable aux combats, mais elle venait de lui faire perdre une petite fortune. Elle tint sa langue et baissa la tête. Les lèvres fines de Minko se retroussèrent. À l’évidence, sa réaction lui convenait.
   La serveuse revint s’occuper du gérant du night-club, qui renvoya Tesla en agitant sa main potelée.
   — C’est toujours un plaisir, grommela-t-elle en réprimant une vague de désespoir.
   Comment allait-elle pouvoir se payer une machine entière capable de vaincre Radek – ou tout autre adversaire, d’ailleurs ? Même si elle parvenait à bricoler un fightBot avant le prochain match, qu’adviendrait-il si elle perdait de nouveau ?
   Elle avait peut-être évité la fournaise ce soir, mais sa chance s’épuisait aussi vite que la patience de Minko. Combien de temps encore avant que les Cendres Rouges ne décident qu’elle n’en valait pas la peine ? Minko avait raison au sujet de l’argent chapardé. Les pots-de-vin qu’elle versait pour avoir accès aux dossiers judiciaires de la station étaient coûteux, mais elle avait besoin de ces bases de données si elle voulait prouver l’innocence de son père.
   On pouvait lui reprocher un tas de choses, mais elle savait que ce n’était pas un traître.
   Tesla serrait les dents à s’en faire mal à la mâchoire tout en rebroussant chemin dans la foule. Elle poussa l’épaisse double porte qui donnait sur l’atrium central du Niveau Huit et dépassa l’angle d’un mur sur lequel une fresque gigantesque représentant l’emblème de la Première Union mondiale – trois cercles concentriques symbolisant la Terre, la Lune et l’Atlas – trônait à côté d’un portrait démesuré du Grand Empereur. Quelqu’un avait griffonné des mots rouge sang sur le visage du monarque : L’UNITÉ NE SERA POSSIBLE QUE DANS LA MORT.
   De l’autre côté du marché, l’ascenseur principal déversait des foules d’hommes et de femmes en uniformes noirs. Les forces de sécurité. Les étals du marché – fermés à cette heure – étaient disposés en arc-de-cercle autour d’un amas de tables publiques rouillées, et des grilles de fer protégeaient les points d’entrée contre les voleurs.
   Des écrans à datavision étaient fixés sur les murs de l’espace commun. En journée, ils diffusaient en boucle les actualités de la station – des images de fêtes huppées provenant des suites opulentes du Niveau Deux ou des reportages sur les avancées en matière de nutrition dans les jardins hydroponiques du Niveau Trois –, mais en cet instant, ils dévisageaient froidement Tesla tels des espions de l’ombre omniscients.
   Les résidences s’étendaient jusqu’au mur le plus éloigné. Les entrailles de la station avaient gardé des traces de la Grande Guerre, alors que l’Atlas n’était qu’un refuge d’exilés : les containers de marchandises hors service qui avaient été débarqués lors des premières arrivées étaient empilés en équilibre instable, dans des tons bleus, verts et carmin, connectés par des escaliers rouillés et un imbroglio suspendu de câbles volumineux. Cet enchevêtrement de fils qui se balançaient, reliés à l’unique source d’électricité au-dessus de la cité-dortoir, rappelait à Tesla les photos des vieilles tentes de cirque terrestres que son père lui avait un jour montrées.
   Au moins dans un cirque, les parias peuvent gagner leur croûte, songea-t-elle avec amertume. À l’origine, la station avait pour vocation d’héberger ceux dont aucune nation ne voulait – jusqu’à ce que les bourgeois se rendent compte qu’en vivant sur l’Altas, ils seraient libres et à l’abri des guerres terrestres. Les familles les plus fortunées avaient ainsi débarqué, exigeant de vivre dans les niveaux supérieurs confortables et reléguant les réfugiés dans les entrailles de la station. C’étaient les bourgeois qui avaient bâti la deimark. D’après eux, il s’agissait d’une précaution destinée à protéger les résidents, mais tout le monde à bord de la station savait que la barrière existait uniquement pour rappeler aux pauvres où était leur place.
   Une voix crachota dans les enceintes encastrées au sol : « Le couvre-feu commence dans cinq minutes. Tous les résidents du Niveau Huit sont appelés à se présenter dans leur baraquement. »
   Tesla pressa le pas en arrivant devant les premières baraques, suivie du regard par un agent de sécurité. Le sol était jonché de tracts proclamant l’amour du Grand Empereur pour son peuple, mais la réalité était claire : pour le reste de la galaxie, ceux qui vivaient sous la deimark ne comptaient pas vraiment.
   Une mère, couverte de plusieurs couches de suie après sa longue journée de travail à l’incinérateur, cria à ses deux fils de rentrer. La femme blonde toussa dans son mouchoir, et Tesla aperçut une tache de sang sur le tissu crasseux.
   Le Poumon-Noir, comprit-elle en frissonnant. Une maladie que l’on contractait après toute une vie passée dans les niveaux inférieurs mal ventilés. Les habitants de la station qui vivaient au-dessus de la deimark séparant le Niveau Quatre du Niveau Cinq pouvaient se permettre un oxygène pur, alors que dans la Fosse, on respirait de l’air vicié jusqu’à en avoir les poumons criblés de lésions douloureuses. La toux sanguinolente était un signe que la maladie avait atteint un stade avancé.
   Tesla lui adressa un sourire timide, mais la femme détourna le regard, étalant de ses mains noires la tache sur le tissu tandis qu’elle retournait dans son logement.
   Sans argent pour payer des obsèques, les morts des ouvriers les plus pauvres de la station étaient brûlés dans les incinérateurs de Minko. Huit mois plus tôt, toutefois, elle avait été révulsée à l’idée que les cendres de son père viennent flotter dans l’air pollué de la Fosse. Elle avait donc consenti à un emprunt funéraire auprès de Minko afin de lui payer un cercueil étroit et une modeste cérémonie, parfaitement consciente de ce qu’un contrat avec les Cendres Rouges lui en coûterait réellement.
   Un prêtre en visite depuis la Terre avait prononcé les Anciennes Paroles sur le corps de son père. Sa voix tonitruante avait retenti dans le silence, au-dessus des chaises vides – rares étaient ceux qui avaient pu se permettre de rater leur journée de travail pour voir Nevik Petrov, traître à la Couronne, dériver dans l’espace. Le lendemain, le commandant Grey avait révoqué son habilitation, déclarant que son lien avec son père la rendait potentiellement dangereuse. Ce jour-là, Tesla avait perdu son insigne de pilote. Grey l’avait expulsée de sa formation aérienne, au Niveau Quatre, pour la renvoyer sous la deimark, où elle avait repris le poste de son père dans l’équipe de soudure.
   Un bruit ramena Tesla à l’instant présent, et elle esquiva une corde à linge chargée de vêtements avant de gravir les marches du container qui lui tenait lieu d’habitation. Les fournaises tournaient à plein régime, faisant trembler la rambarde sous ses mains sales. Elle eut l’impression que le bidonville allait s’effondrer sous les secousses. Une pluie de poussière tomba du plafond, arrosant l’air de la Fosse de fines particules qui scintillaient comme les étoiles dans le vide intersidéral.
   Tesla avait les pieds comme lestés de plomb, les muscles endoloris par la tension. Si par un quelconque miracle elle survivait à la prochaine rencontre, elle ne connaîtrait jamais la fin de sa servitude envers les Cendres Rouges. La dette contractée pour les funérailles de son père la conduirait à sa propre mort, soit par les mains de Radek, soit aux griffes de Minko.
   Au plus profond de son être, Tesla ne pouvait nier la vérité – elle allait devoir trouver un moyen d’échapper à sa dette, même si pour cela elle devait jeter son corps aux flammes.

 

TRÔNE DE CENDRES

Livre 1, 424 p.

Jessica Pierce

Format hardback avec jaquette
+ 2 illustrations couleur sur les pages de garde
+ une note inédite de l’auteure

Une station spatiale en danger.
Un trône menacé.
Bienvenue à bord de l’Atlas.

Tombée en disgrâce suite à l’exécution de son père pour haute trahison, Tesla Petrov vit sous la coupe de Minko, chef du gang des Cendres Rouges, dans les entrailles de l’Atlas. Seule et endettée, Tesla risque sa vie dans des combats de robots illégaux. Son existence ne tient qu’à un fil, et la moindre erreur peut lui coûter très cher.

En visite officielle à bord de l’Atlas pour célébrer le Centenaire de la Couronne, Daxton LaRose a une mission : empêcher une attaque imminente qui menace de mettre fin à cent ans de paix sur Terre. Pour ce faire, le jeune pilote a besoin d’aide. Une aide que Tesla pourrait bien lui apporter.

C’est lors d’un vol intérieur aux États-Unis que j’ai rencontré Tesla pour la première fois. À l’époque, elle était encore floue ; ce n’était qu’un vague contour de jeune femme farouche qui vivait entre deux mondes, et dont le seul crime était d’aspirer à une vie meilleure. Elle s’est développée dans mon esprit en même temps qu’une question qui allait m’aider à bâtir le monde de mon roman : Si on ne voulait pas de vous sur Terre, où iriez-vous ?

C’est ainsi qu’est née l’Atlas.

À mi-chemin entre un café cyberpunk et la Cantina de Chalmun de Mos Eisley, la station spatiale est devenue un personnage à part entière du roman, avec la deimark comme antithèse. Donner vie à cette station a sans doute été la partie la plus excitante à écrire, entre les bas-fonds miséreux de la Fosse et le luxe clinquant des étages supérieurs. J’ai adoré chaque instant de la création de cet univers.

À la publication de Trône de Cendres, j’ai été stupéfaite par la réaction des lecteurs. Je savais que cette histoire me plaisait, mais cela m’a paru irréel de découvrir que d’autres avaient ressenti les mêmes émotions en découvrant les matchs de robots en cage, les bals royaux, les affreux barons du crime et cette bande de marginaux de l’espace au caractère bien trempé.

Quant à la robe… Je ne veux pas vous spoiler, mais vous en serez enchanté.

Sans vous, chers lecteurs, je ne pourrais pas continuer à créer ces univers. Alors merci, merci du fond du cœur. Tesla poursuit son chemin dans des aventures palpitantes, et j’espère que vous vous joindrez à moi dans les étoiles.

Longue vie à la Couronne !

Jessica Pierce

Auteure de Trône de Cendres