Prospérine Virgule-Point et la Phrase sans fin

Laure Dargelos

Imaginez un monde à l’intérieur des livres, un univers fantastique où les mots, les lettres, prennent littéralement vie. Ajoutez-y une pincée de mystère et une bonne dose de loufoquerie. Saupoudrez de quelques succulents jeux de mots et savourez !

Chapitre 1
Des points et des virgules

    Au numéro 12 impasse de la Métaphore s’élevait la demeure de la famille Virgule-Point. Avec son toit en forme d’accent circonflexe, elle était la construction la plus haute, mais aussi la plus étroite du comté. En réalité, il s’agissait d’un ancien I qui avait été reconverti en habitation. Cette architecture lettrale n’avait rien de surprenant à Demi-Mot, car le village était bâti à la limite du Texte. Depuis un quart de siècle, des maisons se dressaient là, faites de bric et de broc, d’encre et de liaisons mal assemblées.
    La branche des Virgule-Point était née deux décennies plus tôt, lorsque le maréchal Point avait épousé Primevère Virgule. À l’époque, ce mariage avait fait scandale, car il n’était pas courant pour deux clans aussi importants que les Point et les Virgule de se mélanger et d’oser lier leurs noms par un vilain trait d’union. Au fil des années, alors que cette fâcheuse histoire prenait peu à peu la poussière, trois enfants étaient venus agrandir le cercle familial. Et de la fratrie, aucun n’attirait plus l’attention que Prospérine Virgule-Point.
    Cette demoiselle était une curieuse créature. D’un naturel fantasque, elle n’avait jamais pu se conformer à l’image pointilleuse et virguleuse que ses parents attendaient d’elle. Il suffisait de l’observer pour s’en convaincre. Son apparence était à elle seule une atteinte à la ponctuation : plantés en haut de son crâne, deux macarons d’où s’échappaient des mèches chocolat défiaient la gravité. Des rubans s’enroulaient autour de ces monticules capillaires et tombaient sur sa nuque en une avalanche de satin. À ces excentricités s’ajoutait une passion immodérée pour les vêtements colorés. Sa garde-robe était un arc-en-ciel improbable – du rouge pimpant au violet criard – qui explosait en une véritable tempête visuelle.
    Dans le village de Demi-Mot, Prospérine était loin de se fondre dans la masse. Lorsqu’elle sillonnait les ruelles, juchée sur sa bicyclette, elle attirait immanquablement les regards, bien qu’avec le temps, chacun se soit habitué à ce déferlement de bizarrerie. Certaines mauvaises langues s’étonnaient même qu’elle ait pu atteindre l’âge adulte sans faire imploser l’alphabet.
    Ce matin-là, Prospérine était assise à la table du petit-déjeuner. Coincée entre le pot de marmelade et une assiette de toasts, elle utilisait son couteau pour crocheter un cadenas. L’opération semblait difficile, et sur la serrure s’étalaient les marques d’un combat acharné, mélange de lait et de flocons d’avoine.
    — Prospérine, soupira sa mère d’un ton las, cette chose dégoûtante trempe dans ton bol… Pourquoi tu n’essaierais pas plutôt d’avaler tes céréales au lieu de t’acharner sur ce cadenas ?
    Primevère Virgule-Point était une femme de principes pour qui passer à table – que ce soit pour le petit-déjeuner ou le goûter – était une activité noble qui devait prévaloir sur toutes les autres. Parfois, elle se comportait comme une pendule montée sur ressorts, agacée que le rythme de ses aiguilles ne soit pas entendu par le reste de la famille.
    — Ma clef s’est brisée à l’intérieur, marmonna Prospérine, et si je veux utiliser mon double, il faut que je réussisse à extirper ce morceau de métal…
    — Personne ne s’intéresse à ton vélo, enfin ! Tu n’as pas besoin de l’emmailloter dans cette horrible chaîne pour le protéger des voleurs. La dernière fois qu’un délit a été commis à Demi-Mot, c’était il y a quatre ans quand la vieille Albertine a confondu son chat avec le sac à main de ta cousine Point.
    — La vieille Albertine n’a jamais été aveugle dès qu’il s’agissait de recompter son argent…
    Comme pour mettre fin à cet échange, la lame du couteau choisit brusquement de se détacher du manche. Elle s’envola et partit se figer dans le mur, à quelques centimètres du maréchal Virgule-Point qui accueillit l’incident d’un haussement d’épaules flegmatique. Animé d’un calme légendaire, il avait survécu à la guerre contre les Trémas, et ce n’était pas un régiment de marmots qui allait le mettre à terre.
    — Il paraît que l’université du comté de Sémiotique a encore allégé ses conditions d’inscription, lança-t-il en tirant sur sa moustache aussi raide qu’un trait d’union. Je l’ai lu dans Le Petit Gutenberg ce matin. Ils essayent d’attirer de nouveaux élèves et de concurrencer la prestigieuse Académie de La-Double-Négation… Ernest, mon garçon, je ne comprends toujours pas pourquoi tu ne vises pas plus haut que Sémiotique. Je suis sûr que ton dossier pourrait t’ouvrir les portes des établissements les plus réputés.
    — Père, une telle perspective me ravirait au plus haut point, répondit le principal intéressé. Cependant, j’éprouve un vif attachement pour mon comté natal, et céder à la tentation de l’Académie s’apparenterait à une trahison indigne de l’éducation que j’ai reçue.
    Ernest était le frère de Prospérine. La jeune fille n’était pas près d’oublier le jour où, encore adolescente, elle l’avait mis au défi d’avaler le dictionnaire. Son cadet s’en était tiré avec l’interdiction de recommencer, mais surtout avec une façon alambiquée de s’exprimer.
    — Maman, maman, je ne veu pa qu’Ernie parte a l’univercité. C’et tré loin.
    À l’autre extrémité de la table, la petite Clairemonde s’agitait sur sa chaise. Elle était la benjamine de la famille et, avec ses boucles parfaites, elle aurait pu ressembler à une poupée de porcelaine si ses lèvres n’avaient pas été barbouillées de chocolat.
    — Ma chérie, est-ce que tu es sûre que tu apprends bien les mots que te donne ton institutrice ? demanda Mme Virgule-Point, perplexe.
    — Oui, pourkoi ?
    Depuis le début de l’année scolaire, son niveau en orthographe ne semblait guère avoir progressé. Certes, elle avait cessé d’enchaîner les lettres dans un ordre aléatoire mais, même si ses phrases ne provoquaient plus de maux de tête à leur seule écoute, il était parfois difficile de la comprendre.
    — Maréchal, je doute que Clairemonde soit très attentive à l’école. Cela fait trois mois qu’elle est en cours élémentaire et elle ne sait toujours pas écrire correctement certains mots simples.
    Mme Virgule-Point n’appelait jamais son époux autrement que par son grade. Il y avait à ce formalisme une explication très simple : le maréchal avait perdu son prénom durant la guerre contre les Trémas. Cette blessure sur le champ de bataille lui avait d’ailleurs valu les honneurs militaires.
    — Tu t’inquiètes trop, répondit le maréchal. Au même âge, Ernest boudait l’orthographe, et vois ce qu’il est devenu. Laissons à cette enfant le temps de découvrir la langue française et d’explorer ses subtilités… Par la Ponctuation, il est déjà huit heures ! s’exclama-t-il en tirant sa montre à gousset de sa poche. Je vais être en retard à mon chantier. Aujourd’hui, nous devons polir les points de la page 42, et le Texte est dans un état lamentable, si vous saviez…
    Le village de Demi-Mot existait pour une seule et unique raison. Dans le monde réel, dès qu’un Auteur gribouillait une ligne – un début de roman ou une simple liste de courses –, des ouvriers venaient bâtir des hameaux, des villes et parfois des métropoles entières afin de veiller à la prospérité des caractères. Le Texte dont avait hérité la population de Demi-Mot était un manuscrit, un brouillon qui avait été délaissé et abandonné au fond d’un tiroir. L’histoire elle-même présentait peu d’intérêt. C’était un récit écrit à l’adolescence et retraçant les péripéties amoureuses d’un couple : ils s’aimaient, se séparaient, se retrouvaient, se quittaient à nouveau et finalement, se… En réalité, personne ne savait comment se terminait Peines perdues. Énora Merle – nom de l’apprentie romancière griffonné sous le titre – s’était arrêtée en pleine phrase. Sans le vouloir, elle avait plongé dans un suspense insoutenable des générations d’individus frustrés qui, à force de parcourir encore et encore la même prose, auraient donné cher pour connaître le dénouement. Pauline finissait-elle ou non avec Hector ? Lui préférait-elle ce bellâtre ténébreux rencontré à la page 23 ? Des théories avaient fusé, des paris avaient été lancés, mais la plume de l’Auteur semblait définitivement rouillée. Aucun mot n’était venu s’ajouter et la dernière phrase, la Phrase sans fin – « Hector, s’exclama Pauline en le retenant par la manche, il faut impérativement que vous sachiez que… » –, continuait de susciter les hypothèses les plus folles.
    Peu importait l’absence de point final, des centaines d’ouvriers s’activaient chaque jour pour astiquer, frotter et parfois rafistoler les milliers de caractères qui, sans cet entretien régulier, se seraient déjà écroulés. Les grandes familles – non seulement les Point et les Virgule, mais aussi les Apostrophe, les Espace, les Guillemet et plus globalement les lettres de l’alphabet – œuvraient à faire resplendir ces signes qui appartenaient à leur patrimoine. Chaque matin, les différentes équipes dressaient leurs échafaudages et se hissaient sur ces structures hautes d’une dizaine de mètres. Il leur fallait souvent plusieurs heures pour venir à bout d’un seul caractère. Lorsqu’ils avaient atteint le bas de la page, ces valeureux travailleurs s’attaquaient à la suivante. Le Texte ne comptait qu’une quarantaine de feuillets mais, si une année était en général nécessaire pour en faire le tour, l’humidité, la poussière ou simplement le temps qui passe suffisaient pour effacer leurs efforts. Tout était alors à refaire, et une nouvelle boucle commençait.
    — Dis-moi, Prospérine, est-ce que tu n’aurais pas croisé ce fainéant de Tom W ? grommela le maréchal d’un air pensif. Il y a deux jours, j’ai vu une lettre W complètement délabrée, et je suis sûr que cet imbécile ne s’en préoccupe même pas.
    — Pas depuis la semaine dernière. Il était passé devant ma boutique et nous avions parlé de Trompettes à pétales…
    — Si tu revois Tom, tu lui diras de ma part que si je l’attrape, il risque de s’en souvenir longtemps. Ce garçon n’est qu’un rêveur, il n’a aucun professionnalisme, et quelle mouche a bien pu piquer les W pour le laisser seul en poste avec son cousin ? Ces deux-là ne sont que des bras cassés.
    Ned et Tom W n’avaient jamais brillé par leur motivation. Mais, contrairement au premier, jugé totalement irrécupérable, le second avait encore une chance de revenir sur le droit chemin. Trois ans plus tôt, la majorité du clan W avait déménagé. Ils avaient quitté Demi-Mot pour s’installer dans une ville plus grande où leurs services seraient davantage appréciés. Car s’occuper des quatre W que comptait Peines perdues n’avait rien de palpitant.
    Dans un raclement de gorge, le maréchal abandonna sa chaise. Comme obéissant à un ordre tacite, la fratrie se leva d’un même mouvement. L’heure du départ avait sonné : alors que Clairemonde et Ernest se hâtaient vers l’École syntaxique – en première année pour elle et en douzième année pour lui –, ce fut de l’autre côté du village que se dirigea Prospérine Virgule-Point.

    Dans un ronflement de moteur, une Léviathan flambant neuve dévala l’avenue principale de Demi-Mot, esquiva quelques piétons horrifiés et termina sa course à moitié en vrac sur le trottoir. Considérant qu’il était garé, Honoré Point-virgule – à ne pas confondre avec les Virgule-Point – s’extirpa de son véhicule. Après des années d’absence, il était de retour dans le village qui l’avait vu grandir. Il n’éprouvait aucune nostalgie, et ce fut un regard blasé qu’il posa sur le paysage alentour.
    — Bon Sang, lâcha-t-il, C’Est Toujours Aussi Pouilleux Par Ici !
    Son accent trahissait sans peine son long séjour à la Capitale. Plongé dans cette immense métropole, il n’avait pas tardé à devenir un véritable citadin qui, par pur snobisme, ornait d’une majuscule chacun de ses mots.
    Une semaine. Il avait une semaine à tenir dans ce patelin avant de pouvoir regagner la civilisation. Et dire qu’il avait voulu proposer à Adélaïde de l’accompagner ! Sa délicate fiancée n’aurait sans doute pas supporté le calme traumatisant de la campagne. À Demi-Mot, la vie s’écoulait comme un long fleuve tranquille. Il ne se passait rien, absolument rien, et le seul événement qui avait eu le mérite de pimenter son adolescence avait été la disparition de Moustache – un abominable matou qui sortait les griffes dès qu’un malheureux s’approchait de sa clôture. Honoré se revoyait enfant, prisonnier de ce trou perdu et rêvant de découvrir le monde. Dès qu’il avait eu l’âge de faire ses valises, il avait claqué la porte et était parti étudier à la Capitale.
    Là-bas, il avait découvert des gratte-ciel gigantesques, des quartiers qui grouillaient d’animation, et des Textes qui dépassaient l’imagination. En comparaison, Peines perdues – cette histoire ridicule dont l’héroïne aurait mérité de finir écrabouillée sous le poids de sa bêtise – apparaissait comme une goutte d’eau dans l’océan. La première fois qu’Honoré avait été confronté à cette cascade de caractères, il n’en avait pas cru ses yeux. Ce n’était plus un, mais des milliards de Textes qui virevoltaient en un tourbillon de lettres : des récits, des contes, des recettes de cuisine, des essais, des articles, des poèmes… Ils coexistaient, se frôlaient parfois, mais ne se mélangeaient jamais. Contrairement à la campagne profonde où seuls subsistaient les manuscrits, la Capitale ne comptait que des ouvrages dactylographiés. Les signes avaient la rigueur du clavier – ils n’avaient pas été parasités par l’écriture illisible d’un Auteur – et le polissage ainsi que l’astiquage avaient pu être automatisés. De monstrueuses machines avaient été construites pour se charger de ces tâches mineures et pourtant si chronophages dans les contrées reculées.
    « Quelle Perte De Temps ! » songea Honoré en pensant aux longs mois que consacrait sa famille à réaligner bêtement les points-virgules. D’un pas lourd, il parcourut les quelques mètres qui le séparaient d’une imposante demeure de style bourgeois. L’intérieur n’avait que très peu changé depuis son départ : toujours les mêmes tableaux poussiéreux, toujours les mêmes bibelots qui trônaient dans le passage, et toujours cette même ambiance lourde et étouffante. À l’image d’un condamné à mort en route vers l’échafaud, Honoré se traîna jusqu’à la salle du petit-déjeuner. La voix grave de son père lui parvint parmi le cliquetis des couverts.
    — … et d’après nos récentes estimations ; la fête de Pêle-mêle aura bien lieu dans cinq jours. La dernière équipe, les Rature, m’a assuré hier qu’ils finiraient dans les temps, malgré le retard que leur a fait subir l’énorme pâté de la page 12 ; et ce, conformément au calendrier prévisionnel établi en début d’année… Tiens donc ; notre petit citadin est de retour parmi nous.
    — Bonjour, Père ! lança Honoré sans le moindre enthousiasme. Bonjour, Anatole, Barnabé, Colbert, Destin, Eudes, Fiacre, Gustave…
    Aucun de ses frères ne daigna s’arracher à la contemplation de son assiette. Ils ne parurent même pas remarquer sa présence. Ce comportement n’avait rien d’inhabituel : depuis qu’Honoré était enfant, ses aînés l’avaient toujours ignoré, agissant comme s’il était au mieux un membre du personnel et au pire, un élément du mobilier.
    — Oui, Vous Aussi, Vous M’Avez Manqué ! ajouta-t-il avec une pointe de sarcasme dans la voix.
    — Alors ; comment était la Capitale ? demanda M. Point-virgule.
    — Hautement Stimulante.
    Dans un soupir éloquent, Honoré se laissa tomber sur une chaise et profita de l’indifférence de Colbert pour lui chaparder la marmelade. Depuis qu’il était devenu veuf, son père souffrait du même tic, celui de ponctuer ses phrases par ces points-virgules dont il était si fier.
    — Il paraît que tu t’es fiancé ; comment s’appelle-t-elle ?
    — Adélaïde Apostrophe.
    — Charmant ; absolument charmant.
    Bien qu’il s’efforçait d’avoir l’air ravi, la déception était perceptible sur le visage de M. Point-virgule. Lui aurait préféré que son fils épouse une demoiselle en H afin de respecter le sacro-saint ordre alphabétique qu’il avait tenté d’établir. Longtemps, Honoré – le huitième né qui avait hérité de la huitième lettre – s’était demandé si ce système de classement n’était pas seulement destiné à se souvenir de l’ordre d’arrivée.
    — Et cette délicieuse enfant ; pourquoi n’a-t-elle pas souhaité se joindre à toi pour la fête de Pêle-mêle ?
    La fête de Pêle-mêle visait à célébrer la fin du Texte, le jour où les différents clans terminaient leurs ultimes chantiers. Parvenir en bas de la dernière page était considéré comme une victoire, une source de joie qui illuminait le cœur de Demi-Mot. Le soir, il était de tradition de se réunir en famille et de se remémorer l’année écoulée. Les réjouissances étaient cependant de courte durée car le lendemain, il fallait à nouveau sortir les échafaudages et réattaquer à la première page.
    Malheureusement pour Honoré, il n’avait trouvé aucune excuse valable pour échapper à cette corvée. Les fois précédentes, il était parvenu à ruser, à évoquer des empêchements divers et variés, mais cette année, il avait été obligé de céder. Son père connaissait des hommes influents à la Capitale, et l’un d’eux avait contacté la société qui l’employait. Comme par magie, tous les rendez-vous qu’il avait posés ce jour-là avec un soin méticuleux avaient été décalés. Il s’était retrouvé libéré de toute contrainte professionnelle et forcé par la même occasion de ramper jusqu’à Demi-Mot.
    — Adélaïde Se Faisait Une Joie De Vous Rencontrer, mentit Honoré. Elle M’Aurait Volontiers Accompagné Si Sa Chère Amie Pimprenelle N’Était Pas Tombée Malade…
    Pimprenelle était le chien bien-aimé de sa fiancée – une boule de poils grincheuse qui aboyait dès qu’elle apercevait Honoré. En l’occurrence, elle était également la meilleure excuse qu’il avait trouvée pour justifier l’absence d’Adélaïde.
    — La fête de Pêle-mêle approche et il nous reste encore pas mal de formalités à accomplir. Honoré ; est-ce que tu voudrais accompagner Eudes et Fiacre ? Ils doivent vérifier quelques broutilles dans le Texte.
    — Non, Merci. J’Ai… Comment Dire ? Un Programme Chargé Aujourd’hui.
    En réalité, Honoré n’avait absolument rien à faire, hormis tenter de fuir sa fratrie. Il ignorait encore qu’il n’aurait bientôt plus aucune raison de s’ennuyer.

    Du haut de sa bicyclette, Prospérine avait l’impression de dominer le monde. Derrière elle, la maison familiale disparaissait peu à peu dans la brume matinale. Tandis qu’elle pédalait avec énergie, elle discerna bientôt le chantier d’une nouvelle demeure en construction. En plissant les yeux, il était possible d’apercevoir l’encre qui avait coulé le long de la façade nord. Cette substance première était le principal matériau de construction. Elle provenait de Textes pilonnés, détruits, et dont il n’existait plus aucune copie dans le monde réel. Mais, ici, à des centaines de kilomètres des grandes métropoles, il était de plus en plus difficile de s’en procurer.
    — Bonjour, Prospérine !
    Sur la place du marché, nombreux étaient ceux qui levaient le nez de leur étal pour la saluer. Avec son manteau jaune citron, Prospérine ne passait guère inaperçue. Sa boutique non plus d’ailleurs. À l’angle de la rue des Coquilles se dressait le plus curieux des établissements. La devanture avait été peinte en vert vif, une couleur qui donnait l’impression qu’un énorme chou avait poussé là. Sur une pancarte, des lettres capitales proclamaient :

LA VIE EN VERT
AMIS DES FLEURS, BIENVENUE !

    À la différence de ses concitoyens, Prospérine n’éprouvait aucun intérêt pour le Texte et encore moins pour la ponctuation. Au lieu de fêter les points et les virgules, elle s’était détournée d’une voie glorieuse pour embrasser la carrière de fleuriste. Fleuriste ! Si cette jeune écervelée avait choisi bouquiniste, elle aurait encore pu laisser planer un espoir de guérison. Bouquiniste était une profession noble – d’ailleurs, soixante-quatre bouquinistes avaient développé leur commerce à Demi-Mot –, à la différence de ces métiers de fainéants tels que boulanger, garagiste ou médecin. Tout ce qui ne tournait pas autour du Texte était rarement bien vu par la communauté. L’amour des lettres et des belles pages s’affichait aux quatre coins du village. Dans chaque quartier, des étagères taillées dans la pierre proposaient des volumes par dizaines ; en libre accès, ils s’offraient à la curiosité des lecteurs et, les jours de tempête, des habitants zélés couraient pour les couvrir d’une bâche. Cette passion nationale se déclinait sans modération : de nombreuses maisons avaient été construites en forme de livre, et les façades avaient été décorées pour prendre l’apparence de gigantesques reliures. Dans le centre-ville, des statues à la gloire des Auteurs les plus populaires se déclinaient sur d’immenses piédestaux.
    Chacun respirait la littérature, et la trahison de Prospérine avait été jugée comme une disgrâce, un déshonneur que le maréchal s’était pourtant résolu à accepter. Il avait digéré cet accroc à la tradition familiale, songeant qu’il lui restait encore deux enfants pour reprendre le flambeau. Son épouse, quant à elle, avait été beaucoup plus facile à convaincre. Du moment que bichonner des Trompettes à pétales n’empêchait pas sa fille d’avaler des litres de thé, aucun choix de vie n’était totalement irréparable pour Mme Virgule-Point.
    Depuis son enfance, Prospérine avait dévoré – au sens imagé, contrairement à son frère Ernest – des ouvrages de botanique ; elle s’était passionnée pour cette nature que l’on disait indomptable. Et quelques mois plus tôt, après d’interminables disputes, La Vie en vert s’était enfin implantée à Demi-Mot. Lorsqu’un curieux poussait la porte de la boutique, il pénétrait dans un monde parallèle. Une véritable serre où l’humidité avait laissé s’épanouir des dizaines et des dizaines d’espèces végétales, certaines grimpant jusqu’au plafond et d’autres, plus sournoises, cherchant à se glisser dans les poches ou dans les sacs à main. Heureusement, les plantes avaient fini par être apprivoisées et, lorsqu’elles étaient de bonne humeur, les Muguettes à clochettes acceptaient même de chanter quand un client entrait.
    Dans un crissement de pneus, Prospérine sauta de sa bicyclette. À défaut d’un cadenas pour protéger son vélo, elle se décida à le garer dans le jardin. Un portail permettait d’accéder directement à l’arrière du bâtiment. Le terrain lui-même n’était pas très grand et, comme pour rentabiliser le moindre espace, les fleurs avaient peu à peu grignoté les allées. Il fallait presque marcher sur la pointe des pieds pour ne pas risquer de les écraser.
    — Bonjour, tout le monde ! lança joyeusement Prospérine. Aujourd’hui, je vais vous demander de vous tasser… Oui, faites un peu de place pour votre nouvelle amie. Vous verrez, elle ne vous dérangera pas et demain, elle retournera dans la rue. Allez, soyez gentilles !
    Si ses interlocutrices avaient été douées de parole, Prospérine ne doutait pas qu’elle aurait affronté un flot de protestations. Les poings sur les hanches, elle devait dégager une certaine autorité car, près de la pergola, des Bégoniamots commencèrent lentement à s’exécuter. Ils étaient en train de se mouvoir avec mollesse quand une masse sombre se découpa soudain dans la pâle lumière du matin.
    — Qu’est-ce que… ? murmura Prospérine en s’approchant.
    Elle crut tout d’abord avoir affaire à un sac, un énorme sac qui aurait atterri là par hasard. La réalité ne tarda pas à la frapper de plein fouet. Les yeux écarquillés, Prospérine s’aperçut que la chose portait une chemise usée et un pantalon maculé de terre. C’était un corps. Et avec ses cheveux roux carotte, il ne fut pas long à identifier.
    Prospérine venait de retrouver feu Tom W.
 

PROSPÉRINE VIRGULE-POINT ET LA PHRASE SANS FIN

One-shot, 344 p.

Laure Dargelos

Format hardback avec illustrations couleur

À Demi-Mot, petite bourgade reposant sur un manuscrit inachevé, les habitants polissent et réparent les lettres tout au long de l’année. Mais Prospérine Virgule-Point, qui ne fait jamais rien comme les autres, préfère bichonner ses Trompettes à pétales plutôt que de faire fleurir l’empire des points et des virgules.

Tout bascule un beau matin lorsqu’elle découvre un corps à l’intérieur de sa boutique. Accompagnée d’Honoré, un citadin passablement exécrable, et de son frère, champion de plongée littéraire, Prospérine va devoir fouiller parmi les secrets les plus enfouis de la Capitale pour sauver Demi-Mot.

Et si tout était lié à cette mystérieuse phrase sans fin laissée en suspens par l’Auteur ?

Prospérine Virgule-Point et la Phrase sans fin

Laure Dargelos est née en 1991 et vit à Limoges. Après un passage en école de droit, elle se lance dans une formation éditoriale et devient correctrice en maison d’édition. Trois ans plus tard, elle décide de tenter la folle aventure de la publication et sort son premier roman, La Voleuse des toits, un récit de fantasy Young Adult. Applaudie par les lecteurs, Laure continue sur sa lancée. Prospérine Virgule-Point et la Phrase sans fin, publié aux éditions Rivka, est son deuxième roman.

J’ai aimé Prospérine avec son style coloré et son petit grain de folie, Honoré un peu ronchon qui m’a fait rire malgré lui, Ernest loyal et vif d’esprit, puis d’autres – citons la présidente Alinéa juste pour le nom.
@liseuse_etoile

Quelle claque ! Quelle imagination ! (…) C’est une lecture qui change, une véritable bouffée d’oxygène, loufoque et d’un drôle !
@Yumetakii

Beau tant dans son contenu que son contenant.
@mudelit80

L’histoire est trépidante et pleine de rebondissements, on ne s’ennuie jamais.
@roncedor

Coup de cœur (Librairie Attitude, Lavaur)

Voilà un livre qui ne s’oublie pas ! Une imagination incroyable, une intrigue des plus prenantes et surtout une héroïne déjantée qui vous fera rire aux éclats. Une petite merveille tendrement loufoque !

Coup de cœur (Librairie Mémoire 7, Clamart)

L’univers créé par l’autrice est absolument incroyable (…). C’est un livre qui m’a mis des paillettes dans les yeux.

Coup de cœur (Librairie JMS, Fontenay-le-Fleury)

Gros gros coup de cœur pour ce roman fait pour les amoureux de la lecture et des textes ! C’est drôle et original à partir de 13 ans (12 pour les très bons lecteurs). Aventure, humour, romance, magie, un super roman !

Une pépite (Cultura Puilboreau)

Un véritable ovni littéraire, un univers farfelu saupoudré d’humour et d’émotions. J’ai pris un tel plaisir à lire ce livre que je ne peux que vous encourager à le découvrir ! Et, peut-on parler de cette couverture si bien réalisée ?

Coup de cœur (Cultura Mâcon)

Ce livre est “vivant” par son texte qui change de forme et par ses illustrations magnifiques (…). L’intrigue est géniale, les personnages attachants et drôles surtout (…). À lire sans modération !