Les Bois maudits
Barbara Kloss
Seph possĂšde une cape enchantĂ©e hĂ©ritĂ©e de son grand-pĂšre. Lorsquâelle croise la route dâun mystĂ©rieux prince Ă©tranger, elle est loin de se douter que la fameuse cape pourrait mettre fin Ă la malĂ©diction qui ravage les royaumes immortels depuis des dĂ©cennies.
LES BOIS MAUDITS
Tome unique, 448 p.
Barbara Kloss
Format relié/hardback avec jaquette
Seph nâa jamais fait confiance aux Soliens. Sournois et cruels, ces ĂȘtres immortels mĂ©ritent, selon elle, la malĂ©diction qui ravage leur monde depuis des dĂ©cennies. Ainsi, lorsquâun grand-seigneur solien frappe Ă sa porte, Ă la recherche dâune cape enchantĂ©e appartenant Ă sa famille, la jeune femme se mĂ©fie.
Mais il nâest pas le seul Ă vouloir mettre la main sur cet objet magique. Le prince Alder, en exil depuis deux ans, a besoin de la cape pour regagner la confiance de la reine. Sauf que Seph est la seule capable de toucher la prĂ©cieuse Ă©toffe sans se faire tuer.
Avertissement de contenu
Le roman présent comporte des scÚnes de violence à caractÚre physique et sexuel, et évoquant les thÚmes suivants : mort, faim, maladie et torture.
Extrait
Les éditions Rivka vous invitent à découvrir les 3 premiers chapitres de Les Bois maudits. Merveilleuse lecture !
1.
Avec le recul, ce nâĂ©tait sans doute pas le jour idĂ©al pour enfreindre la loi, songea Seph. Non quâil y ait une occasion propice, mais certaines circonstances diminuaient au moins le risque dâĂȘtre prise sur le fait. Elle nâavait pas hĂ©sitĂ© quand, la semaine prĂ©cĂ©dente, la brume sâĂ©tait levĂ©e pour dissimuler ses mĂ©faits. Et mĂȘme si, semblait-il, les saints avaient exaucĂ© ses priĂšres, elle ne tarda pas Ă dĂ©couvrir que cette protection lui compliquait considĂ©rablement la tĂąche.
Difficile de chasser quand on nây voyait goutte.
Peut-ĂȘtre les saints la punissaient-ils aprĂšs tout ? Mais pourquoi sâacharner sur elle plutĂŽt que sur les dignitaires qui lâavaient poussĂ©e Ă la rĂ©bellion ; au baron, par exemple ? Si ce dĂ©testable personnage nâavait pas vendu leurs droits et leurs ressources aux abominables Soliens, Seph nâaurait pas eu Ă dĂ©sobĂ©ir pour nourrir sa famille.
Son regard se posa sur la besace Ă ses pieds, que le liĂšvre braconnĂ© quâelle contenait maculait dâune large tache Ă©carlate.
CâĂ©tait le seul quâelle avait rĂ©ussi Ă attraper, mais câĂ©tait dĂ©jà ça.
Satané brouillard !
Lâaube grandissait en mĂȘme temps que sa frustration, et elle lança avec rage une flĂšche inutilisĂ©e en direction des arbres.
Il nâen avait pas toujours Ă©tĂ© ainsi. Seph se remĂ©morait une Ă©poque, Ă peine trois ans plus tĂŽt, avant que le voile entre les royaumes des Soliens et des mortels ne se dĂ©chire, quand les bois de Harran Ă©taient lumineux, colorĂ©s et foisonnants de vie. En ce temps-lĂ , sa famille disputait aux cerfs les fruits de leur jardin florissant. Aujourdâhui, il nây avait plus ni cerfs ni fruits, la guerre des Soliens faisait rage Ă quinze jours de chevauchĂ©e, et les profits revenaient Ă un baron qui sâappropriait toutes leurs richesses sans aucune contrepartie.
Sauf ce liĂšvre.
Quelque peu rĂ©confortĂ©e par cette pensĂ©e, Seph passa son arc en bandouliĂšre avec une sorte de rĂ©signation solennelle, ramassa son butin ensanglantĂ© et partit Ă la recherche de la flĂšche quâelle avait si inconsidĂ©rĂ©ment jetĂ©e. Les feuilles mortes bruissaient sous ses bottes sur le sol souple, humide de rosĂ©e, tandis quâun pĂąle soleil peinait Ă percer la brume. Les saisons changeaient, Seph le sentait ; elle le voyait dans les volutes de buĂ©e qui sâĂ©chappaient de ses lĂšvres gercĂ©es. Les peupliers frissonnaient dans lâair automnal, leurs petites feuilles ternies comme de vieux mĂ©daillons, que les rayons du soleil ne parvenaient plus Ă traverser, ni Ă rĂ©chauffer. Lâhiver guettait aux portes de Harran, et Seph doutait quâils y survivent.
VoilĂ pourquoi elle devait transgresser lâinterdit. La faim lâemportait sur la voix de la raison, et seules la satiĂ©tĂ© ou la mort pourraient lâapaiser.
Elle repĂ©ra sa flĂšche sur un enchevĂȘtrement de racines pourrissantes. Elle paraissait si dĂ©licate, abandonnĂ©e lĂ dans la brume. Elle sâaccroupit pour la ramasser de ses doigts sales et gelĂ©s, et lâexamina depuis la pointe ciselĂ©e jusquâaux plumes de corbeau. Sa confection avait nĂ©cessitĂ© tant de prĂ©cision, de temps et de prĂ©cieuses ressources.
Tant dâespoir.
Lâespoir, cette chose abominable qui sâagrippait Ă son Ăąme, tel un mal incurable. Lâincitant Ă lutter, comme si la vie avait davantage Ă lui offrir, comme si les choses pouvaient changer. Trois annĂ©es durant, elle sâĂ©tait accrochĂ©e Ă cet espoir tandis que lâunivers sombrait dans le cauchemar, abandonnant sa famille.
La laissant pour morte.
Non, lâespoir nâĂ©tait que chimĂšre et aveuglement. Ă lâimage des Soliens et du baron, il vous sĂ©duisait et vous narguait par de belles paroles et des promesses fallacieuses, que les mortels avaient eu la naĂŻvetĂ© de croire.
Lâespoir les avait dĂ©possĂ©dĂ©s de leur pouvoir.
â Puissiez-vous mâarracher lâespoir comme vous mâavez tout pris, murmura Seph Ă lâintention des saints, qui ne lâĂ©couteraient sans doute pas, de toute façon.
VoilĂ trois ans quâils restaient sourds Ă ses priĂšres. Elle brisa la flĂšche en deux et livra les morceaux aux Ă©lĂ©ments avant de se relever et de tourner les talonsâŠ
⊠pour se retrouver face à un énorme cerf, à moins de dix pas.
Seph se figea, mĂ©dusĂ©e, contemplant lâanimal qui soutenait son regard. Comment avait-elle pu ne pas lâentendre approcher ? La crĂ©ature Ă©tait gigantesque, plus imposante quâun cheval, et arborait une robe dâun noir de jais ainsi quâune couronne de bois majestueux. La brume sâenroulait autour de sa silhouette massive et puissante â il y avait lĂ de quoi nourrir un village entier â, mais ses singuliers yeux gris ardoise retinrent la main de lâarchĂšre.
Ces yeux, elle les avait contemplĂ©s en rĂȘve. Entrevus plutĂŽt, sans pouvoir les associer Ă une forme tangible. Des Ă©clats de couleur, accompagnĂ©s dâune sensation de chaleur et de rĂ©confort au cĆur du chaos et de la mort.
Ces yeux ne lui procuraient aucune consolation à présent. Seulement⊠de la confusion.
â Mais enfin, dâoĂč sors-tu ? marmonna-t-elle, inclinant la tĂȘte avec curiositĂ©. Et comment se fait-il que tu nâaies pas peur de moi ?
Les oreilles du cerf frĂ©mirent, mais il ne bougea pas, lâobservant avec une intensitĂ© quasi⊠humaine. Ătrange.
Elle devrait lâabattre. Une bĂȘte de cette taille subviendrait aux besoins de sa famille durant des mois. Les saints avaient-ils fini par lâexaucer ? Ă cette pensĂ©e, son estomac gronda de plus belle. Sans oublier la magnifique fourrure du cerf qui fournirait de quoi Ă©quiper sa famille de nouveaux gants, peut-ĂȘtre mĂȘme de bottes, et pourtantâŠ
Seph hĂ©sita. Lâanimal Ă©tait magnifique. Elle nâen avait jamais vu de semblable, mais le sentimentalisme nâĂ©tait pas de mise quand on Ă©tait tenaillĂ© par la faim.
DĂ©solĂ©e, pensa-t-elle. Lâinstant dâaprĂšs, elle avait encochĂ© une flĂšche et bandĂ© son arc. Le cerf fut plus prompt et attaqua avant quâelle nâeĂ»t achevĂ© de tendre la corde.
Surprise, Seph sursauta et décocha sa flÚche.
Le tir manquait de prĂ©cision. La surprise lâavait dĂ©stabilisĂ©e et le dĂ©sespoir, dĂ©concentrĂ©e. La flĂšche oscilla et le cerf la dĂ©via de ses bois massifs.
CommentâŠ
Il chargea et Seph prit ses jambes Ă son cou.
Elle sâĂ©lança Ă travers bois, enjambant les branches qui jonchaient le sol inĂ©gal, mais la bĂȘte gagnait du terrain. Bien trop vite. Elle ne parviendrait jamais Ă la distancer. Non, il lui fallait prendre de la hauteur, trouver une branche assez basse pour sây hisserâŠ
Elle buta sur une racine affleurante et bascula en avant avec un cri. Lâarc et le carquois lui Ă©chappĂšrent tandis quâelle dĂ©gringolait, cherchant dĂ©sespĂ©rĂ©ment une prise pour stopper sa chuteâŠ
Elle heurta un rocher.
Le souffle coupĂ©, grimaçant de douleur, Seph leva les yeux et vit le cerf dresser sa tĂȘte vers le ciel et bramer furieusement avant de dĂ©valer la pente Ă sa poursuite. Seph tenta de se remettre debout pour fuir mais ne fut pas assez rapide. La bĂȘte surgit en un Ă©clair ; Seph se laissa retomber sur le dos, les bras croisĂ©s devant son visage, sâattendant Ă ĂȘtre encornĂ©e dâun instant Ă lâautre.
Rien ne vint. Le cerf renĂącla. Seph entrouvrit les yeux Ă travers ses doigts tremblants pour dĂ©couvrir le museau de lâanimal au-dessus dâelle.
Ses bois emplissaient tout son champ de vision tandis que, les naseaux dilatĂ©s, il exhalait son souffle qui se condensait entre eux. Ses grands yeux gris vitreux la scrutaient avec une attention dĂ©concertante. De prĂšs, leur couleur Ă©voquait lâacier liquide, pareil au mĂ©tal en fusion avant quâil ne soit refroidi et forgĂ© en lames.
Comment oses-tu ? semblait dire ce regard trop humain.
Sans le quitter des yeux, Seph glissa prudemment la main vers le couteau Ă sa ceinture. Soudain le cerf se figea. Elle crut dâabord quâil avait devinĂ© son intention, mais il tourna la tĂȘte vers la forĂȘt.
Le silence bruissait.
Seph fixait la fourrure de lâanimal, les riches volutes de son pelage noir et veloutĂ©, quand il dĂ©tala. Elle se tourna sur le flanc et le suivit du regard jusquâĂ ce quâil disparaisse dans le brouillard.
Quâest-ce queâŠÂ ?
Un grondement de tonnerre résonna dans les bois.
Des cavaliers.
Les gardes du baron avaient-ils pĂ©nĂ©trĂ© dans la forĂȘt ? Linnea lâaurait-elle dĂ©noncĂ©e ?
Son cĆur sâemballa et elle bondit sur ses pieds, cherchant oĂč se cacher. Elle opta pour un arbre et eut Ă peine le temps de grimper au tronc pour se dissimuler dans le feuillage que des cavaliers surgissaient.
Sa respiration sâaccĂ©lĂ©ra et elle se rappela que lâon nâavait jamais exĂ©cutĂ© quelquâun pour un liĂšvre.
Ils pourraient toutefois lui couper une main.
Les nouveaux venus sâimmobilisĂšrent au sommet du petit talus quâelle venait de dĂ©valer et la brume se dissipa, lui offrant une vue dĂ©gagĂ©e. Ce nâĂ©taient pas les gardes du baron. Elle nâen reconnaissait aucun.
Seph en dĂ©nombra sept, lourdement armĂ©s et vĂȘtus de noir, le visage dissimulĂ© derriĂšre des masques dâos blanchis. Des crĂąnes, bien quâelle ne puisse identifier la crĂ©ature dont ils provenaient. Ils avaient une forme vaguement humaine, le nez Ă©crasĂ© et la mĂąchoire dĂ©mesurĂ©ment allongĂ©e. Lâun dâeux arborait une paire de longues cornes sur le front.
Il mit pied Ă terre.
Ses bottes heurtĂšrent bruyamment le sol. Puis le silence retomba et un froid surnaturel envahit lâatmosphĂšre. Seph sentit ses poils se hĂ©risser.
â Attendez ici, ordonna lâindividu au masque cornu.
Un homme, Ă en juger par son timbre grave et impĂ©rieux. On devinait quâil Ă©tait habituĂ© Ă commander et Ă ĂȘtre obĂ©i.
Il sâavança dâun pas lent et mesurĂ©, comme sâil craignait de piĂ©tiner par mĂ©garde des indices quâil Ă©tait certain de trouver au sol. Il sâaccroupit, le dos tournĂ© Ă Seph, et ramassa la flĂšche quâelle avait perdue dans sa chute.
Seph dĂ©glutit, implorant tous les saints pour quâil ne dĂ©couvre pas son butin ensanglantĂ©.
Brandissant la flĂšche devant lui, lâhomme en effleura la hampe de ses longs doigts fuselĂ©s. Il retira ensuite son masque, dĂ©voilant des oreilles effilĂ©es.
Le sang de Seph se glaça dans ses veines.
Un Solien.
Que diable les Soliens venaient-ils faire ici ? Sâils avaient traversĂ© la BrĂšche afin dâarracher dâautres pauvres citoyens Ă Harran pour quâils se battent dans leur guerre, pourquoi ne pas emprunter les routes principales ? Pourquoi sâaventurer dans cette partie de la forĂȘt oĂč nul ne se hasardait plus ?
Sauf elle.
â Est-ce Alder ? sâenquit un autre cavalier.
Une femme. Quelque chose dans sa voix mit les nerfs de Seph Ă vif. Elle sâefforçait de la repĂ©rer dans le groupe quand, par chance, lâun des cavaliers se dĂ©plaça, lui permettant de lâapercevoir. De longs cheveux dâĂ©bĂšne soyeux sâĂ©chappaient de sa capuche, et alors que ses compagnons portaient des masques dâos blanchis, le sien Ă©tait lisse et noir comme une nuit sans lune. Il couvrait la majeure partie de son visage, ne laissant voir que sa bouche, Ă©galement noire, comme peinte Ă lâencre.
Elle avait prononcé un nom : Alder.
Ce nom ne lui Ă©tait pas inconnu, mais Seph ne parvenait pas Ă le situer. Ses rĂ©flexions sâinterrompirent quand le Solien sans masque se redressa et fit volte-face, rĂ©vĂ©lant son visage.
Il incarnait la beautĂ© et le cauchemar rĂ©unis sur une toile de contrastes. Chevelure de jais et peau dâalbĂątre. Lignes lisses et os saillants. Hormis une longue et fine cicatrice qui barrait son front gauche et descendait jusquâĂ sa mĂąchoire anguleuse, ses traits Ă©taient dâune puretĂ© rare. Feinte et artificielle. Ses lĂšvres Ă©taient trop rouges, luisantes, de mĂȘme que son regard bleu, pĂ©nĂ©trant et glacĂ©.
Le Solien ferma les paupiĂšres et fit glisser les plumes sur ses lĂšvres cramoisies. Seph Ă©tait fascinĂ©e et terrifiĂ©e Ă la fois. Elle nâavait jamais vu de Solien en chair et en os et se rĂ©jouissait quâune guerre et un voile sĂ©parent leurs royaumes. Sa prĂ©sence Ă©tait trop Ă©crasante pour le commun des mortels, et on aurait dit que toute la crĂ©ation risquait de sâeffondrer sous son pouvoir.
Ses yeux trop brillants sâouvrirent et balayĂšrent les arbres. Son arbre.
Seph se recroquevilla entre les branches, son cĆur tambourinant dans sa poitrine comme un marteau de forge.
â Difficile Ă dire, lâentendit-elle dĂ©clarer. Lâendroit empeste le mortel.
Seph en avait des sueurs froides.
â Dois-je fouiller les environs, monseigneur ? demanda lâun des hommes.
Un seigneur solien à Harran ?
Un cheval hennit doucement, et le silence sâĂ©ternisa.
â Non, trancha rĂ©solument le seigneur solien. Il se montrera avec le bon appĂąt, comme toujours.
Les feuilles crissĂšrent, le cuir grinça, et Seph devina quâil remontait en selle. Un instant plus tard, le tonnerre des sabots retentit puis sâĂ©loigna, et Seph se retrouva seule.
En compagnie dâun liĂšvre sans vie.
2.
Alder exĂ©crait les foules. Il lui Ă©tait impossible de passer inaperçu en raison de sa haute stature, et il sâattirait plus de regards obliques quâil ne lâaurait souhaitĂ©.
Inacceptable.
Il sâaventurait ici au pĂ©ril de sa vie. Il ne devait pas ĂȘtre repĂ©rĂ©, pas maintenant. Mais certaines causes mĂ©ritaient quâon prenne des risques. Ayant appris que Massie et ses sbires se dirigeaient vers Harran, il avait dĂ©cidĂ© de changer ses plans.
Quelle raison pouvait bien pousser cette vipÚre à se rendre dans ce village mortel, perdu au milieu de nulle part ?
Il ne croyait pas aux coĂŻncidences, surtout concernant Massie. Il allait Ă©claircir cette affaire, quelles quâen soient les consĂ©quencesâŠ
â Attention ! vocifĂ©ra un vieil homme poussant une charrette de foin quâAlder nâavait pas remarquĂ©e.
Décidément, il détestait les foules.
Il foudroya lâhomme du regard. Celui-ci blĂȘmit et recula prĂ©cipitamment avec son chargement.
Alder provoquait gĂ©nĂ©ralement cet effet-lĂ . Le vieillard ne pouvait connaĂźtre sa vĂ©ritable identitĂ©, qui nâĂ©tait pas Ă©vidente, en tout cas plus maintenant, mais les gens percevaient souvent ce que leurs yeux ne pouvaient voir.
â DĂ©solĂ©âŠ, marmonna lâautre tandis quâAlder se frayait un passage dans la cohue, veillant Ă rester discret â ĂȘtre dĂ©couvert anĂ©antirait tous ses efforts.
Il se faufila parmi les mendiants et les colporteurs, attrapant au passage une pomme dans un panier. Son estomac vide protesta et Alder le fit taire dâune bouchĂ©e.
Louées soient les Fileuses, pensa-t-il avec un gémissement de plaisir.
Il ne se rappelait pas avoir jamais goĂ»tĂ© quoi que ce soit dâaussi dĂ©lectable. Cette sensation lui rappela Canna avant que le territoire ne sombre dans la brume et les tĂ©nĂšbres.
Avant cette funeste malédiction.
Il jeta le trognon Ă un cheval entravĂ©, regrettant de ne pas avoir emportĂ© le panier entier. Il sâapprĂȘtait Ă y retourner quand il entendit de lâagitation aux portes de la ville.
Il tourna la tĂȘte et avisa une chevelure noire et brillante franchissant avec morgue lâentrĂ©e principale de Harran, escortĂ©e de six Soliens au visage osseux.
Massie.
Ils Ă©taient peu au monde Ă lui inspirer une telle aversion. Massie figurait en tĂȘte de liste. Alder sentit son sang bouillir dans ses veines, rĂ©clamant justice, mais lâheure nâĂ©tait pas encore venue. Il devait dâabord comprendre la raison de la prĂ©sence de ce misĂ©rable en ce lieu.
La vengeance était un plat qui se mangeait froid.
Alder se rĂ©fugia sous un auvent, se fondant dans lâombre, tandis que la foule sâĂ©cartait, partagĂ©e entre crainte et stupeur, pour laisser passer Massie et sa clique qui chevauchaient dans les ruelles Ă©troites de Harran.
Son attention se porta sur le cavalier le plus proche de Massie : une silhouette dont la chevelure dâĂ©bĂšne sâĂ©chappait dâune ample capuche. Contrairement Ă ses compagnons, elle ne portait aucune arme visible. LĂ oĂč les autres arboraient des masques dâos blanchi, le sien Ă©tait noir et uni.
Comme si elle avait senti son regard, le masque noir pivota dans sa direction. Il sentit sur sa peau une bouffĂ©e dâair glacĂ©, chargĂ© de murmures Ă peine audibles.
Lâeloit.
Alder nâavait jamais rien Ă©prouvĂ© de tel. Une odeur Ă©cĆurante lâassaillit, semblable Ă celle dâun cadavre en putrĂ©faction.
Affolé, il se dissimula derriÚre un poteau de bois en attendant que le masque noir se détourne, que le froid et les murmures se dissipent. Alors seulement il se détendit. Autant que possible.
Qui était-ce ?
Selon les rumeurs, Massie sâĂ©tait attachĂ© les services dâune sorciĂšre. Alder ignorait si elles Ă©taient fondĂ©es, mais le pouvoir quâil venait de ressentir nâavait rien de naturel. Il ne serait guĂšre Ă©tonnĂ© dâapprendre que cet ĂȘtre sans scrupules sâadonnait Ă des arts interdits. Quoi quâil en soit, sorciĂšre ou non, il lui faudrait redoubler de prudence.
Il suivit le cortĂšge du regard avant de lui emboĂźter le pas le plus discrĂštement possible, les yeux rivĂ©s sur les cavaliers. Le seul avantage de lâarrivĂ©e de Massie Ă©tait que plus personne ne lui accordait dĂ©sormais la moindre attention.
Dans une autre vie, il sâen serait peut-ĂȘtre offusquĂ©.
Enfin, Massie fit halte sur la place du village, devant une imposante bĂątisse qui ne pouvait ĂȘtre que la rĂ©sidence du baron de ces lieux. Aucune autre construction dans ce hameau en ruine nâĂ©tait aussi bien entretenue. La guerre avait laissĂ© des stigmates partout Ă Harran, sauf sur celui qui la gouvernait.
Alder aurait aimé se croire au-dessus de telles hypocrisies, mais il se leurrait. Les Fileuses ne manquaient jamais une occasion de le lui rappeler.
Les gardes, visiblement informĂ©s de lâarrivĂ©e de Massie et de sa suite, prirent en charge leurs montures et guidĂšrent le groupe Ă lâintĂ©rieur. Alder resta en retrait, prĂ©fĂ©rant contourner les jardins jusquâĂ un passage menant Ă lâarriĂšre du domaine⊠oĂč se trouvaient dâautres hommes ainsi que trois Ă©normes porcins, Ă lâabri des regards. Ce baron sâengraissait manifestement sur le dos de ses administrĂ©s.
Levant les yeux, Alder Ă©tudia les lignes abruptes du toit en pente, mais les options Ă©taient trop hasardeuses. Il devait dâabord dĂ©tourner lâattention des gardes sans recourir Ă un quelconque enchantement. Pas avec une sorciĂšre dans les parages.
Non, il devrait procéder à la maniÚre des mortels.
Il ne chercha pas longtemps ce dont il avait besoin : un petit caillou, quâil lança sur lâun des cochons. Lâanimal grogna, et quand un second projectile lâatteignit, il sâĂ©lança hors de son enclos branlant et fila dans la rue adjacente en couinant tout le long de sa course vers la libertĂ©. Les gardes se mirent Ă vocifĂ©rer en jurant, puis tous, Ă lâexception dâun seul, se lancĂšrent Ă sa poursuite.
Alder pouvait aisément en venir à bout.
Ă cet instant, il entendit un lĂ©ger bruit derriĂšre lui. Il risqua un Ćil par-dessus son Ă©paule et aperçut une criniĂšre blanche qui se hĂątait dans une ruelle.
La fille dont Rys lui avait parlé.
Joséphine.
CâĂ©tait forcĂ©ment elle. Elle correspondait parfaitement Ă la description de Rys, bien que plus jolie quâil ne lâavait imaginĂ©.
Elle ne lâavait pas remarquĂ©, trop occupĂ©e Ă raser les murs comme il venait de le faire, se dissimulant dans les recoins obscurs, telle une fugitive avec son arc en bandouliĂšre.
Si la prospĂ©ritĂ© permettait Ă chacun de devenir ce quâil souhaitait, la guerre avait la singuliĂšre capacitĂ© de rĂ©vĂ©ler notre vĂ©ritable nature. La plupart des gens ployaient sous le poids de ses exigences, entravĂ©s par la peur, vidĂ©s par son insatiable appĂ©tit, mais les indomptables existaient aussi. Ceux qui voyaient, Ă travers la brume sanglante, les machinations des tyrans. Ceux dont les os Ă©taient trempĂ©s dans lâacier, ceux que la rĂ©solution et la dĂ©termination consumaient tel un feu inextinguible.
Ainsi naissaient les rébellions.
Alder reconnaissait la flamme qui brĂ»lait dans les yeux de la jeune femme, durcissant ses traits. Cette mĂȘme flamme qui lui permettait de marcher la tĂȘte haute et le pas vif alors quâelle ramenait son butin sanglant â et manifestement illicite â comme si de rien nâĂ©tait.
Rys lâavait prĂ©venu Ă son sujet, mais Alder nâen avait pas tenu compte. Son ami nâavait peut-ĂȘtre pas Ă©tĂ© assez prĂ©cis, Ă moins quâil ne lâait tout simplement pas Ă©coutĂ©.
La fille disparut au dĂ©tour dâune ruelle et Alder rĂ©sista Ă lâenvie de la suivre. Sa prioritĂ© restait Massie.
Il se retourna vers le garde au moment oĂč ses compagnons revenaient avec le porc. Alder avait perdu trop de temps Ă observer la fille et avait manquĂ© lâoccasion.
Bon sang !
Il se mordit les lĂšvres, songeur. Ătait-ce un signe du destin, lâincitant Ă revoir ses prioritĂ©s ? Pourquoi ne pas tenir sa promesse dĂšs maintenant ? Cela laisserait le temps Ă Massie et Ă son hĂŽte de rĂ©gler leurs affaires, et permettrait Ă Alder de rendre une petite visite au baron aprĂšs le dĂ©part de son ennemi jurĂ© et de ses sbires.
Sans oublier la sorciĂšre, si câen Ă©tait bien une.
Il plongea la main dans la poche de son manteau, oĂč se trouvait lâanneau de pierre de lune enchantĂ©, bien Ă lâabri. Il le fit tourner entre ses doigts, rĂ©confortĂ© par sa soliditĂ© et son poids. CâĂ©tait une habitude rĂ©cente, et il regrettait presque sa promesse de le restituer Ă sa propriĂ©taire.
CâĂ©tait le moins quâil puisse faire pour Rys.
Avec un soupir, Alder sâĂ©carta du mur et sâĂ©lança sur les traces de la jeune femme, lâanneau semblant sâalourdir Ă chaque pas.
3.
Seph rejoignit lâentrĂ©e du village bien plus tard que prĂ©vu. Elle avait traversĂ© la forĂȘt avec prudence, Ă©vitant soigneusement de croiser Ă nouveau les cavaliers soliens. Pourtant, malgrĂ© la pluie battante, on aurait dit que la bourgade tout entiĂšre sâĂ©tait donnĂ© rendez-vous dans les rues.
Les Soliens devaient ĂȘtre arrivĂ©s.
Seph nâavait aucun mal Ă deviner la raison de leur venue. RĂ©quisitionner de la chair Ă canon pour leur maudite guerre ? Ils avaient dĂ©jĂ saignĂ© le pays jusquâĂ lâos ces trois derniĂšres annĂ©es. Ă moins que leur apparition ne concerne le fugitif traquĂ© dans les bois ? Le dĂ©nommĂ© Alder ? Quelle quâen soit la cause, Seph restait sur ses gardes, surtout aprĂšs les avoir frĂŽlĂ©s de si prĂšs. Elle fourra la sacoche ensanglantĂ©e sous son manteau pour cacher la preuve de son dĂ©lit. Quant Ă lâarc et au carquois, elle ne pouvait rien y faire et pria pour passer inaperçue tandis quâelle se faufilait dans les ruelles, contournant le domaine ostentatoire du baron avant dâarriver enfin chez elle, trempĂ©e et glacĂ©e jusquâĂ la moelle.
Accroupie devant lâĂątre de pierre, sa mĂšre leva les yeux du feu quâelle alimentait avec du petit bois fraĂźchement coupĂ©. Elle ne posa pas de question â elle savait dĂ©jĂ â, sa petite bouche pincĂ©e en une moue contrariĂ©e. Si elle ne pouvait se rĂ©soudre Ă enfreindre la loi, elle nâĂ©tait pas opposĂ©e Ă en rĂ©colter les fruits. Ses yeux las sâattardĂšrent sur la bosse suspecte qui dĂ©formait le manteau dĂ©trempĂ© de sa fille tandis quâune lueur dâespoir illuminait son regard.
Elle se dĂ©tendit quand Seph tira la sacoche de sous la doublure Ă©limĂ©e de son vĂȘtement.
Seph se dirigea vers le plan de travail, oĂč elle dĂ©posa son fardeau avant dâĂŽter son manteau mouillĂ©, quâelle suspendit Ă un crochet prĂšs du feu pour le faire sĂ©cher.
â Comment va Nora ? demanda-t-elle.
Sa mÚre se redressa en époussetant la suie de son tablier. Des mÚches brunes grisonnantes bouclaient sur ses tempes en dépit de ses efforts pour les écarter.
â Elle a fini par sâendormir. Jâai lâimpression quâelle respire un peu mieux.
Seph retourna au plan de travail, tira le liÚvre de la gibeciÚre et le lança sur la planche sans ménagement.
â Câest tout ? murmura sa mĂšre.
â Oui.
Seph ne mentionna ni le cerf ni le Solien. Non quâelle ne fasse pas confiance Ă sa mĂšre, mais cette derniĂšre risquait dâen parler Ă Linnea, sa cadette, dont la loyautĂ© Ă©tait chancelante ces derniers temps.
Seph tira son couteau de sa ceinture.
â OĂč est Linnea ?
Avec un soupir, sa mĂšre entreprit de fermer les volets afin de dissimuler le forfait de Seph aux regards indiscrets.
â Elle est allĂ©e se renseigner sur la visite des Soliens auprĂšs du seigneur Bracey.
Les doigts de Seph se crispĂšrent sur le couteau.
Sa mÚre se méprit sur la réaction de sa fille.
â Ah, câest vrai⊠tu ne dois pas ĂȘtre au courant. Tu Ă©taisâŠ
Elle sâinterrompit, comme si cette simple dĂ©claration incriminerait Seph pour le sang rouge vif qui maculait ses mains.
â Ils sont arrivĂ©s il y a environ une demi-heure, expliqua-t-elle. Un grand-seigneur solien sâentretient avec le baron en ce moment, ajouta-t-elle Ă mi-voix.
Seph dĂ©testait la façon dont sa mĂšre avait prononcĂ© cette derniĂšre phrase. Comme si lâon pouvait se vanter de la visite dâun grand-seigneur solien !
Elle pinça la peau du liÚvre, pratiqua une petite entaille, puis reposa son couteau. Ses mains tremblaient.
â Que veulent-ils ?
â Aucune idĂ©e. Câest pour cette raison que Linnea est sortie.
Seph pressa la fourrure autour de lâincision et, dâun geste dĂ©cidĂ©, dĂ©peça lâanimal. La chair se dĂ©tacha du muscle et le sang sâĂ©coula, formant une petite flaque sur la planche.
â Ne sois pas si dure avec elle, JosĂ©phine.
â Je nâai rien dit.
â Câest inutile.
Seph retourna la dĂ©pouille et rĂ©pĂ©ta lâopĂ©ration.
â Tu sais ce que cela signifierait pour notre famille si le fils du baron demandait sa main, insista sa mĂšre sur le ton de la supplique.
Seph mit la peau de cÎté et entreprit de découper les lambeaux de fourrure qui adhéraient à la carcasse du lapin, pareils à ses espoirs mort-nés.
Sa mĂšre avança dâun pas. Seph devina ce qui allait suivre.
â Tu nâauras plus Ă faire ça.
Seph refoula lâĂ©motion qui la submergeait, tel un geyser de chagrin et de dĂ©sespoir prĂȘt Ă jaillir, lui rappelant tout ce quâelle avait sacrifiĂ© et sacrifiait encore.
â Mais ça me plaĂźt.
Et câĂ©tait vrai, ou du moins elle avait appris Ă aimer chasser. Elle chassait pour Nora et pour elle-mĂȘme. Seule la nature avait le pouvoir dâapaiser lâagitation de son esprit.
Elle seule lui rappelait le véritable sens du mot « liberté ».
Au cĆur de la forĂȘt, il nây avait ni roi ni reine. Les titres importaient peu, lâor Ă©tait sans valeur, et la flatterie inutile. Les faux-semblants nâavaient pas lieu dâĂȘtre. La nature ne cherchait pas Ă ĂȘtre autre chose quâelle-mĂȘme. Les arbres obĂ©issaient aux saisons, les crĂ©atures qui la peuplaient suivaient leur instinct, aucune nâĂ©tant assujettie Ă lâhomme, car la loi de la nature Ă©tait simple : survivre ou mourir.
Seph aimait cette simplicité.
â Je sais, Sephie, soupira sa mĂšre, mais jâaurais voulu mieux pour toi. Avec le soutien du baron⊠tu pourrais enfin aller de lâavant et recommencer Ă vivre.
Seph savait que sa mĂšre faisait allusion Ă Elias Sandenford. Le garçon quâelle aurait pu aimer si des brutes nâavaient rĂ©duit son corps en charpie un mois Ă peine aprĂšs le dĂ©but de la guerre. Trop occupĂ©e Ă combler le vide que son pĂšre et ses frĂšres avaient laissĂ© derriĂšre eux, Seph nâavait jamais eu le luxe de faire son deuil.
Sa mĂšre se trompait si elle la croyait capable de tourner la page si aisĂ©ment. Non quâelle ressentĂźt la disparition dâElias avec la mĂȘme intensitĂ© quâaux premiers jours, mais elle avait connu tant de dĂ©boires quâelle nâĂ©prouvait plus aucun dĂ©sir. Il nây avait plus de place pour cela dans sa vie.
â Je prĂ©fĂšre rester ici avec Nora et toi, rĂ©pondit-elle avec une conviction feinte.
â Tu ne souhaites pas te marier et fonder une famille ? insista sa mĂšre avec un soupir de frustration.
Par tous les saints, encore cette sempiternelle rengaine !
â Câest Ă mille lieues de mes prĂ©occupations, je tâassure.
â Eh bien, tu ferais mieux de tâen soucier ! Avant que le baron ne finisse par tâattraper, et tu sais bien que ce nâest quâune question de temps.
â Oui, mais je refuse de mourir de faim dans cette prison, les bras croisĂ©s.
â Câest pour cette raison que je te conseille deâŠ
Un grincement soudain les alerta et toutes deux se tournĂšrent vers le fauteuil Ă haut dossier oĂč Ă©tait avachi le grand-pĂšre de Seph, lâair hagard. Depuis le dĂ©cĂšs de son Ă©pouse, six mois plus tĂŽt, il nâĂ©tait plus que lâombre de lui-mĂȘme, comme si nani Ă©tait montĂ©e au ciel en emportant avec elle lâĂąme de son mari. Parfois, ses paupiĂšres papillonnaient, son regard se perdait dans le vague, et il marmonnait quelques mots indistincts avant de retomber dans un semi-coma, guĂšre plus quâune coquille vide.
Seph en avait le cĆur brisĂ©.
â Je mâen occupe, dit sa mĂšre en sâapprochant pour redresser son beau-pĂšre de peur quâil ne glisse Ă terre.
Seph dĂ©testait voir son aĂŻeul dans ce triste Ă©tat, lui qui, jadis, rĂ©pandait la gaietĂ© autour de lui, un phare brillant dans les tĂ©nĂšbres. Sans sa fantaisie et son humeur joviale, leur existence semblait plus morne que jamais. Seph avait tout tentĂ© pour le ramener Ă la vie â comme les autres â, mais rien ne semblait pouvoir atteindre son esprit. Et pourtant, il sâaccrochait obstinĂ©ment Ă ce monde. Pourquoi ? Seph nâen avait pas la moindre idĂ©e. Elle ne souhaitait pas sa mort, naturellement, mais le voir se flĂ©trir comme un fruit avariĂ© Ă©tait presque pire.
Elle acheva de prĂ©parer le liĂšvre, dĂ©coupa la chair et lâajouta â avec quelques os â au potage de poireaux et dâorge qui mijotait sur le feu. Le brouet Ă©tait bien trop clair, constata-t-elle. Trop dâeau, pas assez de substance. Avec une pensĂ©e nostalgique pour le magnifique cerf croisĂ© dans la forĂȘt, elle sâessuya les mains sur un chiffon et se dirigea vers la petite porte du fond, ignorant les tiraillements de son estomac.
La maison ne comportait que deux piĂšces : lâune servait de cuisine et de salle commune, lâautre de chambre Ă coucher. Quand sa mĂšre attendait Rys, lâaĂźnĂ© de la fratrie, son pĂšre avait amĂ©nagĂ© une soupente, oĂč bientĂŽt dormirent cinq enfants, dont Seph, arrivĂ©e quelques annĂ©es aprĂšs Rys. Levi lâavait suivie de prĂšs, puis Linnea. Leur mĂšre avait cru la famille au complet, jusquâĂ lâarrivĂ©e surprise de la petite Nora, neuf ans plus tĂŽt. Ils sâĂ©taient retrouvĂ©s serrĂ©s comme des sardines, mais au moins Ă©taient-ils heureux. Depuis que son pĂšre et ses frĂšres se trouvaient sur la BrĂšche sur ordre de Gazinno, menant une guerre Ă©trangĂšre qui engraissait les Soliens et remplissait les coffres du baron, la maison semblait bien vide. AprĂšs leur dĂ©part, grand-pĂšre et nani sây Ă©taient installĂ©s sans parvenir Ă combler leur absence. Ensuite nani sâĂ©tait Ă©teinte, emportant avec elle une part de grand-pĂšre Jake. Depuis, le vide ne cessait de grandir.
Une main sur le battant, Seph Ă©couta la pluie sâĂ©couler dans le seau posĂ© au sol. La fuite sâaggravait, mais elle nâavait pas trouvĂ© le temps de la colmater.
Elle ouvrit la porte avec un soupir.
LâobscuritĂ© rĂ©gnait, hormis la lueur dâune bougie qui brĂ»lait sur une petite table Ă cĂŽtĂ© du lit, oĂč reposait Nora sous une pile de vieilles couvertures de laine. Quand une mĂ©chante maladie avait attaquĂ© ses poumons quelques mois plus tĂŽt, on lâavait installĂ©e dans le lit des parents, prĂšs du feu, Ă lâabri des courants dâair. Le lit Ă©tait trop grand pour sa petite taille et sa peau paraissait livide malgrĂ© le chaleureux Ă©clat de la bougie, mais sa respiration nâĂ©tait plus laborieuse, grĂące aux saints.
Seph sâapprocha du pied du lit et glissa les mains sous les couvertures pour rĂ©cupĂ©rer les galets quâelle avait placĂ©s lĂ un peu plus tĂŽt. Ils Ă©taient froids, Ă prĂ©sent. Elle les retira et les mit de cĂŽtĂ©, puis sâassit au bord du lit et repoussa les mĂšches sombres qui retombaient sur le visage dĂ©licat de Nora.
Tous ses frĂšres et sĆurs arboraient les cheveux noirs de leur pĂšre, qui les tenait de son propre pĂšre. Tous, sauf Seph.
Les siens Ă©taient blancs. Pas couleur de lin, mais blancs. Ivoire, comme les os quâelle faisait bouillir avant de les tailler en pointes de flĂšches. Aussi blancs que les ombelles des carottes sauvages qui fleurissaient au printemps et transformaient les prairies de Harran en tapis neigeux. Sans les yeux bleus hĂ©ritĂ©s de son pĂšre, eux-mĂȘmes hĂ©ritĂ©s de nani, elle aurait doutĂ© de ses origines.
Les cils sombres de Nora battirent et elle entrouvrit les paupiĂšres.
â Tu es lĂ , dit-elle en essayant de se redresser, avant dâĂȘtre prise dâune quinte de toux.
â Doucement⊠doucementâŠ
Seph lui caressa les cheveux, attendant que la crise passe. Leur mĂšre disait vrai. Nora allait mieux, mĂȘme si la toux dĂ©chirait encore son petit corps frĂȘle.
Une fois calmĂ©e, Nora se laissa retomber sur lâoreiller, les yeux clos.
â Jâai attrapĂ© un lapin aujourdâhui, dĂ©clara Seph, sâefforçant dâoublier la fragilitĂ© de sa sĆur. Plus de bouillon pour toi, petite lionne. Ce soir, nous aurons droit Ă un festin de roi.
Si seulement elle avait tuĂ© le cerf ! RĂ©flexion faite, peut-ĂȘtre les saints avaient-ils Ă©tĂ© misĂ©ricordieux, aprĂšs tout : elle nâaurait jamais pu transporter la bĂȘte au milieu de la foule sans attirer lâattention.
Nora esquissa un faible sourire et se blottit contre Seph, qui se remit Ă lui caresser les cheveux.
â Raconte-moi une histoire, Seesee, chuchota-t-elle.
â Une histoire ?
Seph parcourut mentalement le rĂ©pertoire des contes fantastiques transmis par leur grand-pĂšre. Il avait toujours eu une passion pour les histoires, passion quâil avait transmise Ă Seph, mĂȘme si la source de son inspiration demeurait un mystĂšre.
â Voyons voir. Celle de lâaulne ?
Avec sa trame romantique, câĂ©tait lâune des histoires prĂ©fĂ©rĂ©es de Nora.
Lâenfant secoua la tĂȘte.
â Les princes jumeaux.
â Oh, mais elle est bien trop triste !
Nora se lova contre sa sĆur, entourant ses petits bras autour des siens. AdossĂ©e Ă lâoreiller, Seph se prĂȘta en souriant aux caprices de la petite malade.
â Au fond des bois se dressait un palais oĂč habitait une famille : le pĂšre, la mĂšre et leurs deux garçons. Des jumeaux, lâun farouche comme un ours, lâautre aussi espiĂšgle que beau. Ils ne manquaient de rien, car ils vivaient Ă la Cour de LumiĂšre, la plus grandiose de toutes. Le pĂšre cĂ©leste des Soliens, Demas, en avait dĂ©cidĂ© ainsi, les gratifiant dâune lumiĂšre venue des Ă©toiles. Et de ces astres, les fils avaient hĂ©ritĂ© dâun pouvoir unique parmi les Soliens, ce qui, tu tâen doutes, leur a apportĂ© des richesses extraordinaires. HĂ©las les frĂšres ignoraient â comme la plupart dâentre nous â que la vraie richesse rĂ©side dans lâamour et les liens quâil tisse.
» Le temps passant, lâennui gagna les princes dans leur cour oĂč rĂ©gnait une lumiĂšre Ă©ternelle. Ils commencĂšrent par organiser des fĂȘtes somptueuses, Ă peine imaginables, avec de la vaisselle en or, du vin Ă profusion et des coupes serties de pierres prĂ©cieuses provenant des quatre coins du monde. Ils dansaient sous une myriade dâĂ©toiles, se livrant Ă tous les plaisirs possibles, mais rien ne parvenait Ă les satisfaire, et leur mĂ©lancolie ne faisait que croĂźtre.
» Câest alors quâils sâadonnĂšrent aux jeux. Tournois et joutes, du tir Ă lâarc aux pratiques occultes. Ils rivalisaient dâadresse, sâaffrontant sans merci. Pratiquant tour Ă tour la magie ou maniant lâĂ©pĂ©e. Les duels devenaient de plus en plus sanglants et meurtriers, jusquâau jour oĂč ils cessĂšrent de sây intĂ©resser.
» LassĂ©s des rĂšgles qui rendaient lâissue trop prĂ©visible, ils dĂ©cidĂšrent de les abolir. Ils pillĂšrent et tuĂšrent pour le plaisir â câĂ©tait une Ă©poque trĂšs sombre, mĂȘme selon les normes soliennes â et ils finirent par franchir le voile sĂ©parant leur monde du royaume dâAva â dĂ©esse des mortels â, oĂč des terres sans dĂ©fense les attendaient. Un jour, aprĂšs que le prince sauvage eut massacrĂ© un village entier dâhommes, femmes et enfants, les saints dâAva entendirent enfin les supplications des mortels. Ils plaidĂšrent leur cause et Ava somma Demas de chĂątier ses fils.
» à leur retour, une vieille femme se prĂ©senta aux portes du palais. Son visage Ă©voquait une Ă©toffe de lin froissĂ©e et ses yeux ressemblaient Ă deux petites lunes. Elle demanda une audience aux jumeaux. Ils devinĂšrent que la fragilitĂ© de cette femme nâĂ©tait quâapparente : son eloit â le lien sacrĂ© unissant les Soliens Ă la source du pouvoir de Demas â Ă©tait de loin le plus puissant quâils avaient jamais perçu.
Les petites mains de Nora agrippĂšrent le bras de Seph, qui comprit que câĂ©tait pour cette raison que sa petite sĆur avait choisi cette histoire : en raison du pouvoir contenu dans un corps si frĂȘle.
Seph poursuivit :
â Jâai entendu parler de vos conquĂȘtes, dit la vieille femme, mais je refusais dây croire. Je suis venue vĂ©rifier les dires de ma sĆur, car elle est la PremiĂšre : elle voit. Et moi, je suis la Seconde : je parle. Sur ordre de Demas, je suis ici pour venger ceux que vous avez torturĂ©s.
» Puis elle prononça la malĂ©diction qui poursuit les Soliens et les mortels depuis plus dâun siĂšcle :
Par le sang versé, que vos péchés soient expiés,
Dâun cĆur mortel, lâhĂ©ritier doit rĂ©clamer.
Un bébé conçu dans la lumiÚre des moissons,
Pur aux yeux des immortels,
Sera votre unique salut.
Seph se mĂ©nagea une pause pour insister sur lâeffet dramatique, comme leur grand-pĂšre nâoubliait jamais de le faire.
â Ce jour marqua lâapparition de la brume et des monstres, mais aussi le dĂ©but de lâinterminable guerre des Soliens contre les malfaisants, ces crĂ©atures ailĂ©es dĂ©moniaques qui infestaient leurs terres. Bien sĂ»r, les mortels ne surent rien de ce conflit. Devenu erratique, le voile entre leurs terres et celles des Soliens ne sâouvrait dĂ©sormais plus quâune fois tous les sept ans, jusquâĂ ce quâil finisse par se refermer complĂštement. Pendant soixante ans, le voile resta clos. Durant cette pĂ©riode, les Soliens souffrirent tant dans leur lutte contre ces monstres que, dĂšs lâinstant oĂč le voile sâĂ©tait dĂ©chirĂ©, trois ans auparavant, en un lieu appelĂ© la BrĂšche â ainsi nommĂ©e en raison du gouffre bĂ©ant quâelle formait â, ils avaient envahi Kestwich â le royaume des mortels â pour demander de lâaide et rĂ©quisitionner des guerriers, craignant que la malĂ©diction ne sâĂ©tende Ă©galement Ă ce monde.
CâĂ©tait lĂ -bas que sa famille, Elias et tant dâautres avaient disparu.
â Si seulement le voile Ă©tait restĂ© fermé ! soupira Nora, blottie contre sa sĆur.
Seph savait que Nora pensait à leur pÚre et à leurs deux frÚres, Rys et Levi, stationnés sur la BrÚche, prisonniers de cette guerre et de la malédiction séculaire.
â Moi aussi, petite lionne, murmura-t-elle, de nouveau submergĂ©e par le dĂ©sespoir.
Soudain, la porte dâentrĂ©e claqua, et des voix sâĂ©levĂšrent dans la piĂšce voisine.
Linnea.
