DUAL
Sandrine Clément
Propulsés dans une compétition secrète aux règles mystérieuses et aux enjeux titanesques, l’orphelin Vidar et neuf autres élus possédant une particularité génétique n’ont qu’un objectif : devenir le prochain super-héros de Dark City.
DUAL
Duologie, 328 pages par tome
Sandrine Clément
Format relié/hardback avec jaquette
Dix candidats. Une place. Qui deviendra super-héros ?
Adopté, enfant, par une mystérieuse fondation, Vidar n’aurait jamais imaginé pouvoir un jour remplacer le super-héros qui a bercé son enfance.
Vidar pense être prêt à relever le défi.
Sauf qu’ils sont dix à avoir été sélectionnés. Dix à vouloir endosser le même costume. Dix à être enfermés dans un campus high-tech où ils sont surveillés en permanence.
Les règles sont simples :
Ne jamais dévoiler son identité.
Ne pas quitter le campus.
Et pour le reste ? Il n’y a aucune limite.
Mais cette compétition ne mesure pas seulement la puissance, le courage ou l’intelligence. Elle sonde les failles, les doutes, les zones d’ombre.
Une duologie addictive et percutante sur le prix à payer pour incarner un symbole.
Avertissement de contenu
La saga présente est recommandée aux lecteurs de plus de 16 ans. Elle aborde des sujets qui peuvent heurter la sensibilité de certains : prostitution, drogues, sexe, morts violentes et perte d’êtres chers. En effet, certaines scènes sont explicites, mais sans complaisance ni détails insistants.
Extrait
Les éditions Rivka vous invitent à découvrir les 2 premiers chapitres de DUAL – Tome 1 : La Sélection. Merveilleuse lecture !
Rouge
Il ne se passait jamais rien d’intéressant à l’orphelinat de Dark City. Des gamins arrivaient, puis repartaient, dans un ballet qui n’avait rien de chorégraphié. Les bébés et les filles – réputées plus faciles – restaient moins longtemps. Les petites mains potelées, les boucles blondes et les joues rondes ne faisaient pas de vieux os, adoptées par des couples souriants qui les emmenaient hors des murs jaunis de l’établissement. Les autres se contentaient d’attendre. De grandir et d’attendre. Ils finissaient par disparaître également, embrigadés dans un des nombreux gangs qui régnaient dans les bas-quartiers. Une fois suffisamment vieux pour faire le guet ou pour transporter de la drogue d’un point à l’autre de la ville.
Vidar avait vite compris qu’il appartenait à la deuxième catégorie. Qu’aucune de ces dames qui sentaient si bon et qui le regardaient avec des yeux emplis d’une pitié toute bourgeoise ne l’emmènerait jamais dans une jolie maison de banlieue. Il ne souriait même plus, lors des visites. Son futur se trouvait dans la rue, et non dans une chambre à la moquette bleue recouverte de jouets.
Il attendait donc, comme tous les après-midi, agglutiné avec ses camarades devant le minuscule poste de télévision du salon.
Le canapé en cuir éventré débordait d’enfants, qui avaient fini pour la plupart sur le tapis d’un autre âge dont nul ne pouvait deviner la couleur d’origine.
Ronnie, qui faisait la loi du haut de ses onze ans, avait opté pour un documentaire animalier. Vidar observait avec une fascination mêlée d’horreur une mante religieuse décapiter son partenaire après l’accouplement.
Ronnie, lui, rigolait :
— Et après, on dit que les filles sont douces et gentilles !
— C’est pas des filles, c’est des insectes, corrigea Vidar.
Ronnie haussa les épaules, peu impressionné par la réplique.
— C’est pareil.
Non, mais contredire cette brute ne servirait qu’à récolter une méchante tape sur la tête. En ces murs, avoir raison en valait rarement la peine.
Vidar replongea donc dans le reportage sans moufter, mais un flash info interrompit la transmission :
— Attentat dans un centre commercial. Il y a quelques minutes, le dernier étage de la tour GigaMarket de Dark City a explosé.
Des images du sinistre – fumée noire, vitres brisées, foule en panique – apparurent à l’écran. Gros plan sur le reporter, plaquant l’oreille de sa paume pour tenter de couvrir le bruit ambiant :
— Même si nous n’avons reçu aucun chiffre officiel, on parle déjà de plusieurs morts et de dizaines de blessés. La signature ne fait aucun doute.
À ces mots, la caméra pivota vers le ciel. Un crâne ensanglanté était projeté au-dessus du bâtiment ravagé. La marque du Dr Cauchemar.
Vidar ramena ses jambes contre lui. Les plus petits commencèrent à pleurer à la vue du symbole, qui effrayait jusqu’au plus aguerri. Même Ronnie n’en menait pas large. Le Dr Cauchemar portait bien son nom, et ses exactions, tristement célèbres, réveillaient bien des enfants la nuit. Et bien des adultes aussi.
Retour sur le reporter :
— Les pompiers s’affairent pour atteindre les étages supérieurs. Les risques d’effondrement ne sont pas à négliger. Dans l’attente d’une évaluation complète des experts, il est déconseillé à quiconque de se rendre dans les environs de la tour GigaMarket. Les alentours sont évacués en ce moment même et… attendez…
La caméra pivota une nouvelle fois vers le ciel. Une tache vermeille s’approchait à vive allure du sinistre, provoquant les exclamations de la foule.
— C’est Dragon rouge ! se réjouit le reporter.
Vidar tomba du canapé, emporté par les autres enfants qui se collèrent à l’écran pour mieux contempler leur héros.
— Dégagez, je vois plus rien, s’impatienta Ronnie en jouant des coudes pour accéder à la télévision.
Dragon rouge disparut dans la fumée. Vidar retint son souffle. Des secondes au goût d’éternité s’écoulèrent, puis Dragon rouge ressortit, triomphant, une femme dans les bras. Il la déposa au sol avec douceur, avant de s’envoler une nouvelle fois pour affronter les flammes, à la recherche de survivants.
Gros plan sur le reporter, ce qui engendra un chapelet de protestations :
— Mais on s’en fout de ta tronche, l’invectiva Ronnie en postillonnant sur l’écran.
Le journaliste, inconscient du tollé qu’il avait provoqué dans le salon de l’orphelinat, continua, imperturbable :
— Grâce à Dragon rouge, l’espoir renaît. Certes, la tragédie reste sans précédent, mais tant que la ville peut compter sur lui, le…
La télévision s’éteignit. Les enfants s’observaient, interdits, à la recherche d’un coupable, lorsqu’un grattement de gorge familier se fit entendre.
— Hum. Désolée d’interrompre le spectacle, mais j’ai une annonce à vous faire.
Des dizaines de paires d’yeux pivotèrent vers la directrice. Cette dernière paraissait aussi vieille que le bâtiment. Elle en avait pris la teinte et le manque d’entretien. Ronnie prétendait qu’elle avait plus de deux cents ans et qu’elle mangeait les bébés pour survivre, que c’était pour ça qu’ils ne restaient pas, et que ces histoires d’adoption, c’étaient que des salades. Vidar n’y croyait pas. Enfin, pas vraiment.
Un homme en blouse blanche, la quarantaine, entra dans la pièce en claudiquant et se planta à côté de la directrice, qui poursuivit :
— Le Dr Swift étudie la génétique de la population masculine de Dark City. Tous les garçons de trois ans et plus devront effectuer une prise de sang.
Les filles soupirèrent de soulagement, tandis que les garçons s’indignèrent de cette différence de traitement.
— Une sucette récompensera chaque test, annonça le Dr Swift.
Changement de camp des protestations. L’homme rit et promit que si tout se passait bien, chacun des pensionnaires aurait droit à un bonbon.
Le tumulte calmé, la directrice poursuivit :
— Je vais vous appeler par ordre alphabétique. Et ne traînez pas. Vous connaissez la punition.
Ils frémirent sous la menace. Plus de télévision. À l’orphelinat, cela équivalait à la peine de mort par ennui.
Vidar regarda Adam, peu rassuré, partir vers le Dr Swift. Lui passerait en dernier, comme d’habitude.
Ronnie tenta d’effrayer les plus petits en leur expliquant qu’ils perdraient la moitié de leur sang :
— Beaucoup ne survivent pas, chuchota-t-il comme s’il leur confiait un secret bien gardé.
— T’es qu’un menteur, rétorqua l’un deux.
— On verra bien. En tout cas, tu me manqueras pas.
Vidar les laissa se chamailler. Il n’avait pas côtoyé de médecin depuis longtemps. Il avait remis les pieds à l’hôpital une fois, pour un contrôle, et n’en gardait pas un bon souvenir. L’odeur de désinfectant, les gens qui couraient partout, la mort qu’on combattait en toile de fond et qui gagnait bien trop souvent.
Il passa la main par réflexe sur son front, s’attarda sur le granulé de sa cicatrice. Il ferma les yeux, mais les battements de son cœur refusaient de se calmer. Une prise de sang. C’était juste une prise de sang.
Il détestait la vue des blouses blanches.
Il se ressaisit et tenta de suivre le documentaire, qui avait repris à la suite des suppliques de ses camarades. Sans succès. L’idée de se faire examiner lui nouait l’estomac et toutes les mantes religieuses du monde n’y changeraient rien. Les exploits de Dragon rouge y seraient peut-être parvenus, mais le flash info était terminé.
Adam revint, les yeux aussi rouges que la sucette qu’il arborait. Les orphelins se pressèrent pour l’interroger tandis que Bruno était appelé, à son tour.
Oui, ça fait mal. Un peu. Il prend au moins un litre de sang. Deux fois. Il mélange avec un autre liquide. Aucune idée, ça a rien fait. Un pansement. Non, on peut pas choisir, c’est des normaux. Une sucette. Y en a au citron et à la cerise.
Vidar l’écoutait d’une oreille distraite. On le fit entrer dans l’infirmerie de l’établissement, une heure plus tard. Il retrouva le vieux lit en métal qui grinçait, le papier peint composé de motifs de canetons à moitié effacés, les barreaux à la fenêtre – pour éviter que les junkies viennent piller la pharmacie – et l’imposant bureau, sur lequel une dizaine de fioles rouge sang étaient alignées.
Le Dr Swift se tourna vers lui, tout sourire, avant de froncer les sourcils un instant. Vidar avait l’habitude. Il ne s’en formalisait plus.
— Accident de voiture, se contenta-t-il de dire.
— Je vois. Tu as eu de la chance de ne pas avoir perdu ton œil.
La balafre courait du milieu de son front à sa pommette gauche, traversant son sourcil et sa paupière. Il en possédait d’autres. Sur le torse, sur l’épaule et le bras gauche. Rien qui ne puisse être réglé avec un t-shirt, contrairement à son visage.
— Ça a dû être difficile, poursuivit l’homme.
— Je me rappelle plus. J’étais petit.
L’accident, ses parents. Tout était flou, étouffé par les années et les semaines d’hôpital. Leur voiture avait été prise entre deux feux. Des bandes rivales qui luttaient pour la mainmise du quartier nord de Dark City et qui s’étaient canardées en plein jour. Mauvais endroit, mauvais moment. À peine deux lignes dans son dossier d’adoption, comme si sa tragédie personnelle ne méritait pas plus.
— Tu t’appelles Vidar, c’est ça ?
Ce dernier acquiesça.
— Âge ?
— Sept ans et demi.
Le Dr Swift sourit en écrivant les données.
— On oublie l’importance des demis au fil des années. Bien, tu vas t’allonger sur le lit, relever ta manche et serrer le poing. Tu peux faire ça ?
Vidar grimpa sur le mince matelas sans se faire prier. Il contracta ses deux mains de toutes ses forces, les yeux fermés, en attendant la piqûre.
— Détends-toi, j’en ai seulement pour une minute.
Vidar ouvrit un œil, puis le referma bien vite à la vue de l’aiguille. Il entendit les instruments qu’on déplaçait, les roulettes de la chaise sur le linoléum. Il hésitait à regarder à nouveau lorsque le Dr Swift lui tapota le bras.
— Désolé d’avoir interrompu votre programme, tout à l’heure. Le Dr Cauchemar est une vraie plaie. Tous ces pauvres gens, soupira-t-il en cherchant la veine après avoir fait son garrot.
— Dragon rouge va l’arrêter.
— Je n’en doute pas. Et là, je compte sur toi pour te montrer aussi brave que lui. Je pique.
Vidar retint son souffle. Une brève douleur le transperça pendant que le Dr Swift l’encourageait :
— C’est bien, tu te débrouilles comme un pro. Relâche ton poing. Totalement. Encore une minute, le temps que je remplisse le second tube. Bien. Tu veux faire quoi plus tard, quand tu seras grand ?
— Je sais pas.
— Et devenir un super-héros, ça te dirait ?
Vidar haussa les épaules.
— C’est pas un métier.
De plus, il avait beau être haut comme trois pommes, il ne se berçait pas d’illusions. Ce qui l’attendait dehors se rapprochait plus du monde des méchants que de celui de Dragon rouge. Les gangs n’étaient pas réputés pour leur grandeur d’âme ni pour leur bienveillance. Dans les bas-quartiers, survivre impliquait quelques entorses aux bonnes mœurs.
Nouvelle sensation désagréable dans le bras, puis une pression. Forte.
— C’est terminé, déclara l’homme. Tu peux appuyer sur le coton ?
Vidar ouvrit les yeux, puis hocha la tête tout en s’exécutant.
Le Dr Swift apposa une étiquette sur le premier tube, avant de le ranger avec les autres. Il plaça ensuite la seconde éprouvette sur un support en bois pour qu’elle tienne droit. Il ôta le bouchon, saisit un flacon posé sur le bureau et en sortit une pipette.
Vidar observa la manœuvre, intrigué.
— C’est quoi ?
— Un réactif. Si ton sang contient ce que nous cherchons, il changera de couleur. Dans le cas contraire, il restera rouge. Pareil à ceux-ci, ajouta-t-il en désignant la série de tubes étiquetés devant lui.
L’homme avança la pipette et fit tomber trois gouttes dans le sang de Vidar. Qui vira au bleu.
Le Dr Swift se tourna vers lui, les yeux brillants.
— Eh bien, mon petit gars, c’est ton jour de chance ! Ta vie vient de changer. Définitivement.
Joyeux anniversaire
Près de neuf ans plus tard
Vidar s’étira, soupira, puis replongea dans son bouquin.
Markus s’assit sur son bureau. Il l’observait, tout en jouant avec un stylo :
— Encore en train de bosser ? T’en as pas marre de jouer l’élève parfait ?
— Je ne joue pas, répondit Vidar. Ma présence ici dépend de mes notes.
Sans compter que réviser lui permettait d’éviter de discuter avec lui, ce qu’il se gardait bien de souligner.
— T’as une des meilleures moyennes du bahut, tu te prends le chou pour rien.
— Et mes résultats ne tombent pas du ciel.
— T’es fâché avec les couleurs, aujourd’hui ? Enfin, plus que d’habitude ?
Vidar releva la tête, surpris par cette question incongrue qui sortait de nulle part.
— T-shirt noir. Pantalon gris, énuméra Markus. Comme toi, en fait. Cheveux noirs, yeux gris, et un teint d’aspirine.
— On n’a pas tous la chance d’être roux, rétorqua Vidar.
— T’es pas marrant.
En effet, mais il ne cherchait pas à l’être. Son univers se résumait à cette chambre, la bibliothèque et les salles de cours. Dans deux ans, il obtiendrait son diplôme. Le sésame vers une vie normale, faite d’un métier respectable, d’un salaire assuré et d’un appartement où personne ne viendrait poser les fesses sur son bureau. Le Graal. Mais pour ça, il devait bûcher. Il avait beau avoir des facilités, notamment en informatique, il devait surtout son classement à un travail acharné et constant.
Markus balança ses jambes en sifflotant. Vidar soupira avant de consulter sa montre. Encore quelques minutes et son bruyant colocataire partirait rejoindre sa famille, comme tous les week-ends.
— Tu ne devrais pas être dans le hall d’entrée ? tenta-t-il.
— Dans cinq minutes. Et de toute manière, mes vieux sont toujours en retard. Ah, j’allais oublier !
Markus se laissa couler sur le sol, puis se dirigea vers son lit avant de farfouiller dans un de ses nombreux sacs de marque.
— C’est ton anniversaire, non ? demanda-t-il, le dos tourné.
Vidar leva les yeux de son livre et pivota vers lui.
— Euh… oui. Pourquoi ?
Markus se retourna, tout sourire, un paquet dans les mains.
— Joyeux anniversaire ! Seize ans, ça se fête. Je peux pas t’offrir de voiture, mais je tenais à marquer le coup.
Et sans plus de cérémonie, il déposa la pochette froissée sur le bureau de Vidar.
— J’espère que ça te plaira.
Vidar posa les yeux sur son cadeau, puis sur Markus. Il n’avait pas envisagé ce scénario et resta figé, ne sachant comment réagir.
Markus s’impatienta.
— T’es censé l’ouvrir.
Vidar se ressaisit et déchira le papier, confus.
— Désolé, j’ai pas l’habitude.
La fondation lui envoyait bien un paquet le jour de Noël, mais cela se résumait à des fournitures scolaires et à une boîte de pâtes de fruits trop sucrées qui finissaient immanquablement dans l’estomac de Markus. De mémoire, c’était le premier cadeau qu’il recevait.
Le papier argenté tomba au sol, révélant un livre à la couverture flashy. Vidar passa le doigt sur le titre en relief : Dragon rouge et le Dr Cauchemar, le duo mythique.
— C’est une édition collector, s’emballa Markus. T’as des photos inédites, des interviews, des théories d’experts, la totale.
Markus était un fan de super-héros. Toute sa partie de leur chambre commune était recouverte de comics, de goodies et de posters à l’effigie de Dragon rouge et de son mentor, Flamboyant.
Certes, Markus lui avait offert un livre qui reflétait surtout ses propres centres d’intérêt, mais Vidar était touché par l’intention.
— Merci. Merci beaucoup, balbutia-t-il.
— C’est rien. Je trouve ça triste que tu fêtes jamais ton anniversaire. La visite annuelle de ton tuteur, ça compte pas vraiment.
— Qui sait, cette année, ils me fileront peut-être un truc mangeable.
Selon une logique propre à la fondation, Vidar avait droit à une douceur les années paires et un livre les années impaires. S’ils avaient englouti le chocolat envoyé pour ses douze ans dans la minute, l’infâme pudding de ses quatorze ans avait terminé à la poubelle. Même Markus n’avait osé y toucher.
Ce dernier lui tapa l’épaule, un grand sourire aux lèvres.
— Si c’est au beurre de cacahuète, tu m’en gardes une part. Allez, j’y vais. Et encore bon anniversaire !
— Merci.
Markus embarqua ses nombreuses affaires et s’extirpa de la chambre avec la discrétion d’un troupeau d’éléphants en fuite. Chaque samedi matin, c’était pareil. Avec tout ce qu’il emportait, il donnait l’impression de quitter l’internat pour deux semaines, alors qu’il rentrait le dimanche soir.
Vidar le regarda partir, puis il caressa à nouveau la couverture du livre. Son livre. Il hésita. Feuilleter son cadeau, ou réviser la géométrie ? Et puis zut, c’était un jour spécial. Il ouvrit l’ouvrage avec délicatesse et se plongea dans la biographie de Dragon rouge.
***
Vidar se retrouva dans le hall d’entrée. Seul. Les autres pensionnaires avaient tous quitté les lieux. Ne restaient que le concierge, un aide de cuisine et le personnel de nettoyage, qui hantaient l’établissement avec lui tout au long de l’année.
La vieille horloge de l’entrée égrenait les secondes dans un tic-tac habituellement non perceptible ; la semaine, on l’entendait à peine sonner, tant le brouhaha de la centaine d’enfants que comptait le pensionnat recouvrait tout. La grande aiguille atteignit le douze, puis les coups s’enchaînèrent, jusqu’à dix. À ce moment précis, la porte s’ouvrit. C’était à se demander si son tuteur avait attendu la fin du décompte pour faire son entrée.
Vidar se leva pour l’accueillir. Les deux dernières années, c’était une femme. Elle lui avait posé les questions usuelles : se plaisait-il au pensionnat ? S’était-il fait des amis ? Des soucis particuliers ? Et chaque année, il répétait les mêmes platitudes. Les premières fois, il avait eu le ventre noué : il redoutait plus que tout que la fondation le renvoie à l’orphelinat. Mais il avait vite compris que tant que ses notes et son comportement restaient exemplaires, il ne craignait rien. Le contrat était simple : travailler, ne pas faire de vagues. Et ça, il savait comment faire.
Son tuteur s’avança en claudiquant. Son visage se fendit d’un large sourire lorsqu’il l’aperçut.
— Vidar ? Ça fait plaisir de te revoir.
Vidar sursauta.
— Docteur Swift ?
Il avait beau avoir vieilli, Vidar reconnaîtrait entre mille l’homme qui avait changé son destin.
— Lui-même. Heureux de voir que tu me remets.
— Il y a un problème avec les tests ? bafouilla Vidar.
La présence du Dr Swift réveilla sa plus grande peur : le praticien s’était trompé. Vidar n’avait rien d’exceptionnel, son sang n’avait rien d’exceptionnel et il devait partir. Il ne pourrait jamais se payer ne serait-ce qu’une journée dans ce pensionnat. Rien que le prix de son uniforme l’endetterait pour plusieurs mois. À bien y réfléchir, même l’école publique était hors de sa portée.
Mais l’homme le tranquillisa :
— Ton test est toujours valable. Tes études sont assurées jusqu’à ton diplôme, ne t’inquiète pas.
Vidar relâcha son souffle. Le quotidien n’était pas toujours facile, mais c’était tout ce qu’il avait.
Le Dr Swift lui posa la main sur l’épaule.
— On peut aller dans ta chambre ? Histoire de discuter au calme ?
Vidar hocha la tête.
— C’est à l’étage.
Ils montèrent les escaliers en bois massif recouverts de velours grenat, et empruntèrent un long couloir éclairé par les vastes fenêtres ornant la façade nord de l’établissement. Vidar précéda son hôte, puis ouvrit la porte de sa chambre. Le Dr Swift passa le seuil et laissa échapper un sifflement d’admiration.
— Ton colocataire est fan de Dragon rouge, visiblement.
— Il pourrait en parler des heures. Il en parle des heures, en fait, ajouta Vidar avec une grimace.
Le Dr Swift rit de bon cœur, puis il saisit la chaise de bureau de Markus et s’assit en fixant Vidar.
— Seize ans. Le temps passe vite. Je te revois encore à l’orphelinat, si sérieux alors que tu n’étais même pas sec derrière les oreilles. J’ai cru comprendre que tu n’avais pas changé.
— Je remplis ma part du contrat.
Le Dr Swift hocha la tête tout en sortant une liasse de feuilles de sa serviette. Il en parcourut les premières lignes.
— En effet. Deuxième meilleure moyenne générale du pensionnat. Troisième meilleur résultat en sport.
— Je peine avec le saut. Saut en hauteur, saut en longueur, saut à la perche, bref, heureusement qu’il y a la course.
Dans cette discipline, il raflait la première place, à tous les coups.
— C’est bien, c’est bien, répéta le Dr Swift. Je lis également que tu ne te fais pas trop d’amis.
Vidar haussa les épaules.
— Normal. Pour eux, je suis un extraterrestre. Ce sont tous des gosses de riches.
— Un autre étudiant boursier se trouve ici, non ?
— Et il me fuit comme la peste, rétorqua Vidar. Il ne rêve que d’une chose : intégrer leur monde. Côtoyer l’orphelin des bas-quartiers de Dark City ne colle pas à son plan de carrière.
Et il avait des parents, contrairement à lui. Bourse ou pas, Vidar était le seul à faire partie des meubles. À rester au pensionnat tous les jours de l’année, week-ends et vacances compris. Non, personne ne détonnait autant que lui en ces murs.
— Et ton colocataire ?
— Markus ? Il est sympa, c’est vrai. Un peu saoulant, mais sympa.
— En résumé, tout baigne.
— Tout baigne.
Le Dr Swift posa ses feuilles. Il joignit les deux mains, fixa Vidar avec intensité, puis demanda :
— Sais-tu pourquoi tu es là ?
— Pour travailler dur. Faire partie des meilleurs et obtenir mon diplôme. Avec mention.
— Oui, mais pourquoi ? Pourquoi toi ?
Le changement de ton n’avait pas échappé à Vidar. L’entretien d’aujourd’hui ne ressemblait en rien aux formalités des années précédentes. L’homme avait beau lui avoir confirmé que sa place au pensionnat n’était pas remise en question, il n’était pas dupe. Il se jouait bien plus qu’une simple visite de courtoisie pour vérifier que les sous de la fondation étaient dépensés à bon escient.
— À cause de mon sang.
Le Dr Swift opina du chef.
— Et sais-tu ce qu’il possède de si particulier ?
Vidar secoua la tête. Il avait ébauché plusieurs théories, au fil des ans, mais aucune ne tenait la route.
— Il doit être utile. Pour soigner une maladie, peut-être.
— Et le sang d’un jeune diplômé soigne plus de maladies que celui d’un petit orphelin, c’est ça ? répondit le Dr Swift avec malice.
Vidar fit la moue.
— Non, mais je n’ai pas trouvé d’autre explication.
— Et c’est normal. C’est le secret le mieux gardé de la planète. En comparaison, les codes qui permettent de balancer tout l’arsenal nucléaire des États-Unis sont en libre-service.
Il se pencha un peu plus et chuchota :
— Tu possèdes un patrimoine génétique précieux. Une anomalie rare, au niveau chromosomique. Invisible pour ceux qui ne la cherchent pas. Invisible pour ceux qui ignorent comment l’exploiter.
— C’est pour ça que mon sang a viré au bleu ?
Le Dr Swift acquiesça.
— Le résultat est immédiat. J’ai effectué des tests supplémentaires en laboratoire, par mesure de précaution, mais il n’y avait aucun doute à avoir : tu fais bel et bien partie des élus. Et aujourd’hui, il ne tient qu’à toi d’y rester.
— Je ne comprends pas, s’inquiéta Vidar.
— En l’état, tu ne diffères en rien de tes camarades de classe ou de ton colocataire. Tu n’exploites pas le dixième de ton potentiel. Pour révéler toute ta puissance, tu as besoin d’un petit coup de pouce. D’une simple injection.
— Une injection ? Pour quoi faire ?
Le Dr Swift pointa du doigt le poster de Dragon rouge qui trônait au-dessus du bureau de Markus.
— Ça.
